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Conte champenois de Robert Poisson

bucey

Chapitre I - Le Retour

 

Retour de la croisade, Gauthier retrouve son village en Pays d’Othe

bucey


L’homme quitta le frais du bois et arriva en haut de Chaud-Midi.

Il se trouva soudain dans les vignes et les boulinières qui dégringolaient vers la vallée. À main droite il reconnut le village avec ses toits de chaume blottis

à mi pente d’une colline où se dressait, massive, la tour ronde d’un donjon entouré de ses murailles épaisses.
Les premiers gels d’octobre avaient roussi les vignes .

Il avait fait chaud toute la journée. L’homme, tout couvert de la poussière blanche du chemin de Troyes se rafraîchit du jus de quelques raisins oubliés. Puis il s’engagea dans la descente qui, de terrasse en terrasse le conduisit jusqu’au chemin des Romains .

Il s’y engagea, laissant derrière lui le Moustiers de Chaaz d’où s’échappait une litanie chantée par des voix graves.

Ce vent chaud qui soufflait en empruntant la vallée lui rappela d’autres climats, d’autre pays.......

bucey


Au loin, les ailes du moulin du Gros Verger tournaient mollement.

Une procession d’ânes chargés de gros sacs grimpait la pente , portant le grain à moudre . Du Plessis, montaient les fumées des brûlis de l’automne.
On avait toujours dit le chemin des Romains. Sans doute à cause des murs ruinés qui le longeaient, et des sépultures qui avaient fourni une bonne pierre, pas gélive comme cette craie de la carrière creusée dans le haut talus.

On y avait même trouvé des objets des temps anciens. Des choses païennes que le curé de Thuisy avait exorcisées, et qu’on avait cassées et mises en poussière en chantant des cantiques afin qu’elles ne puissent faire revenir le diable qui les avait créées.

 

Planté de noyers sur sa rive haute, il longeait le ruisseau situé en contrebas qui frayait son passage dans un fouillis de roseaux, de joncs et de reines-des-prés, au milieu des aulnelles et des trembles.

bucey

 

Autrefois, Bernard de Clairvaux s ‘y était rafraîchi sur la longue
route qui le conduisait de Preuilly à Clairvaux, en passant

par l’abbaye de Vauluisant .

Il s’était arrêté près du tripotiot, un petit lavoir où la Mathilde à Grisié lavochait ses hardes. Elle n’y voyait goutte depuis longtemps, mais il fallait bien qu’elle gagne son pain.
On raconte que le Saint-Homme , s’ébrouant dans l’eau fraîche, avait éclaboussé la vieille et qu’elle l’avait apostrostrophé:
« Dis-donc, galopin, c’est pas ben honnête de m’arguicher ainsi. Tu profites qu’j’ai pu mes yeux et que j’peux pas t’voir...»
- « Ouvre les tes yeux, et tu me verras » avait répondu une voix grave .
La vieille Mathilde s’était frotté les yeux, et miracle !

elle avait vu un homme qui s’en allait au pas tranquille de sa mule en direction de Fontvannes...
Son gendre avait toujours prétendu:
-« C’teune histoire à dormir debout.

La vieille, ale a toujours vu clair mieux qu’moé »
Mais depuis les bonnes gens n’appelaient plus le ruisseau

que le rû à Saint-Bernard.

 

bucey

 

Large, peu profonde, l’eau coulait du sud vers le nord dans un fond marécageux. Elle s’attardait en une sorte d’étang qui coupait le chemin de Fontvannes à Bussey. Bêtes, cavaliers et chariots passaient aisément ce gué. Les gens à pieds empruntaient le pont de la Grosse Planche , qui le franchissait, un peu en amont.

 

Les gamins s’y baignaient par les grandes chaleurs , s’ébrouant comme des chiots . Protégés par les buissons ils montraient volontiers leur cul aux passants . Les hommes en riaient , car cette fraîche démonstration les renvoyait à leur propre jeunesse.

 

Mais les femmes s’en indignaient , invoquant le bon Dieu pour affirmer: 

 

"quelle époque et qu’il fallait s’attendre à tout avec les jeunes d’aujourd’hui ! "

 

bucey

 

De part et d’autre, deux maisons que protégeait une solide palissade d’acacia marquaient l’entrée du village. Les dindons saluèrent l’étranger. Un homme qui fauchait un reste de regain dans son acin interrompit son travail .

 

Les gamins jaillis des fourrés s’immobilisèrent sur la berge du rû.

 

- « Il a dû faire du chemin vu comme il est ? »

 

fit l’homme à la faucille.

 

C’était plus une question qu’un constat.

 

- « On l’a vu qui dévalait Chaud Midi . Même qu’il a mangé du raisin dans les Vignes Rouges...»

 

dit le plus grand des gamins.

 

- « Il vient p’têt ben de Torvillers ? ou ben même de Troyes ?»

 

- « Et celui qui m’pose des questions comme si j’étais à confession, c’est y l’curé d’Bussey ou ben l’Isembert à la Bernaude ? »

 

- « Qui qu’t’es donc qui m’connaîs ? »

 

- « Vous ne me reconnaissez pas, l’Isembert ? »

 

Et le jeune homme rejeta sa capuche sur ses épaules.

 

- « Vingt Dieux, mais c’est l’Gauthier des Maisons-Préaux .

 

Mais y a des ans que t’avais pas mis les pieds ici. Ainsi te v’là r’venu.

 

C’est là haut qu’on va ête ben heureux d’te r’vouère ! »

 

 « Et c’est bien au château de messire Garnier

 

que je m’en vais de ce pas... »

 

Puis , se tournant vers la petite troupe :

 

- « Toi qui as l’oeil vif et la langue bien pendue , comment t’appelles-tu ? »

 

- « Moi, c’est Pierre à Collombar. Celui-là c’est mon frère Paul. Ces deux là c’est mes cousins Deschamps du Carrefour ; et il y aussi Grégoire à Desrousseaux d’à côté la chapelle et Tristan à Fauconnier , le faiseux d’chars du Château , et l’Thibault Tolose, le gars au tenancier de la métairie » .

 

- « En rang , mauvaise troupe , vous me servirez d’escorte jusqu’au château » .

 

- «Eh ben mon garçon, tu s’ras ben servi avec cette armée de décrocheurs de lunes . Des beaux marles...Des chenapans qui n’pensent qu’à la malice. Leur manquent quéques coups d’pieds au cul à ces gaillards là ...»

 

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Gauthier pouvait mettre un nom sur chacune des chaumières qui bordaient le mauvais chemin. Elles étaient loin d’avoir l’importance de la ferme à Bernaudin, un laboureur qui possédait quinze arpents de bonnes terres, qui commandait à trois valets et nourrissait une maisonnée de dix personnes.

 

Pauvres masures avec une mauvaise cour boueuse, un maigre fumier qui révélait un aussi maigre cheptel.

 

Les gamins couraient devant et jacassaient :

 

 « C’est Gauthier, Gauthier des Maisons-Préaux , Gauthier au Sire de Brienne qu’on dit qu’il a été jusque Jérusalem, et qui s’en revient chez nous. Et qu’on mène au Château » .

 

Curieux, les Bucetons se pressaient devant les portes et considéraient le grand jeune homme , un étranger que certains reconnaissaient à peine.

 

- « Ce serait l’Gauthier à Béranger ? Jésus! Marie! comme il est devenu grand! s’étonnaient les bonnes femmes. Un fameux gaillard . C’est son père tout craché ...»

 

 

 

On était en 1190. Le temps avait passé depuis que Gauthier avait accompagné son père que Garnier, sire de Bucey l’avait confié à Humbert d’Yèvres dont il tenait le fief.

 

- « Mon beau cousin, avait-il dit, me voilà vieillissant, et avec ma patte folle je serais d’un trop grand poids. Mais voilà Mathieu Béranger et son fils. Celui-là est mon homme lige et il a fait voeu d’aller combattre l’infidèle avec l’host de notre bien-aimé Comte Henri.

 

Puisque te voilà en partance pour la Palestine, je te le donne. Il te sera fidèle. N’oublie pas qu’il est homme libre et fais de Gauthier ton page avant d’en faire ton écuyer » .

 

 La forte femme qui se tenait, les poings sur les hanches, au seuil de la chaumière à Bazin le maréchal n’avait pas sa langue dans sa poche.

 

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Au passage, elle lança:

 

- « Te voilà bien crotté et poussiéreux. Voilà un bel écuyer ! Qu’est-qu’t’as fait de ton cheval ? Tu l’as vendu pour boire ? »

 

- « Y a longtemps que je n’ai pas bu, et au lieu de causer, la Lucette, tu ferais mieux de me donner un verre de cidre ou de poirée pour m’aider à monter la côte !»

 

Le chemin était raide après la chapelle, et raviné par les orages qui, à la fin de chaqueété, précipitait des ruisseaux de boue rougeâtre et de cailloux jusqu’aux premières masures.

 

Des valets s’activaient auprès de la Porte des Munitions qui donnait accès à la basse cour du château.

 

Dans la haute-cour , des tâcherons, pieds nus, les braies remontées jusqu’en haut de leurs cuisses, piétinaient en cadence une sorte de boue jaune faite de terre et de paille hachée.

 

C’était les ouvriers à Flogny, un riche entrepreneur établi à l’entrée du village en venant de Saint Liébault. Le vieux Flogny était arrivé voilà des lustres , avec de la paille dans ses sabots et pas un liard en poche . Il n’avait pas d’autre nom que celui là ,

 

Flogny, le village bourguignon d’où il arrivait avec sa nichée . une tripotées de mioches les uns aussi noir de poil que leur père, les autres blond filasse comme leur mère , une sorte de géante qui dominait d’une tête son homme court et rablé.

 

« C’est pas des gens d’chez nous avaient décrété les commères ...

 

Pierre qui roule aujourd’hui  continuera son chemin ..

 

On les avait au mieux ignoré .

 

Mais le Flogny était aussi tenace qu’une tique au cou d’un chien. Il s’était installé dans une sorte de trou creusé dans la glaise rouge et s’était mis à faibriquer des briques .

 

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La femme, les gamins, les gamines tout le monde oeuvrait du lever du jour à son coucher, de la boue collée des chevilles aux oreilles . À force d’acharnement il avait ouvert une véritable carrière, édifié un grand four, construit sa cabane après avoir travaillé à celle des autres. On venait s’y fournir de plusieurs lieues à la ronde Le seigneur le considérait comme l’un des sages hommes du village et l’employait au château.

 

On avait trouvé la glaise alentour . Cela évitait les longs et lents transports de craie depuis l’une ou l’autre carrière.

 

- « J’ai ouï dire que c’était pour la nouvelle armurerie du seigneur. J’y ai été voir mais le maître maçon m’a chassé à grandes calottes, » expliquait Tristan qui demeurait dans l’une des maisons construites contre la muraille circulaire, à l’intérieur de la basse-cour.

 

J’ai trouvé ces mots oubliés de notre vieux langage ,

 

répertoriés par Jean Daunay dans son «Parler de Champagne»

 

tripotiot: petit lavoir

 

arguicher: taquiner

 

acin: enclos qui entoure la maison

 

host: armée

 

porcilière: porcherie

 

 

 

 

 

 

Chapitre I - suite: Gauthier entre au château

Peu de choses avaient changé depuis que Gauthier avait quitté Bussey. Une première palissade, puis un fossé avec un haut remblai de terre planté d’une haie vive. Une seconde palissade et, au delà du second fossé une épaisse muraille .

Le donjon, au bout de la haute cour, était une imposante tour ronde, haute de trois étages, surmontées de créneaux et d’échauguettes.

De là-haut, on pouvait voir au sud , au delà du Plessis, Ville-les-Chaaz et

Vauchassis. De l’autre côté, on découvrait Saint-Liébault.

À l’est , on pouvait surveiller Fontvannes et la voie des Sénones d’où, autrefois, étaient venus tous les dangers .

L’ouest était pour ainsi dire clos par la forêt.

Un étroit pont-levis pour piétons franchissait un dernier fossé. Un pont de bois dur, du chêne de la proche futaie qui était peut-être sorti de terre au temps du roi Clovis.

C’était la fin de la journée. Chacun s’activait car la cour du château était aussi une

vaste ferme, avec son écurie, sa bouverie, sa porcelière. La volaille picorait autour d’un énorme tas de fumier qui disait la richesse de Sire Garnier et de Dame Mélissende .

Du pressoir montait l’odeur aigre duraisin qui cuvait . Elle se se mêlait à celle de la bouse, dont les vaches n’étaient pas avares, au seuil des étables.

Demain était le premier dimanche d’après les vendanges .

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On avait cuit en quantité le pain et les biscuits aux mûrons que les filles étaient aller quérir dans les haies. Il fallait s’y prendre à l’avance car ce

serait grande fête et Garnier entendait honorer Dieu qui avait donné de si beaux raisins en partageant avec tous ses vassaux.

Des valets transportaient les miches entre le four et le donjon.

D’autres se relayaient au puits avec des seaux de bois.

On entendit des appels qui montaient du village. Les gamins décampèrent. C’était à qui se presserait le plus car la peignée attendait celui qui ne serait pas à temps à son ouvrage. Il s’agissait de couper l’herbe pour les lapins, de puiser l’eau du puits ou bien au ruisseau, de mener les bêtes à l’abreuvoir,

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de les conduire à l’étable, de rentrer la volaille afin de ne pas donner de mauvaises idées à Maître Renard qui traînait toutes les nuits.

Lorsque Gauthier franchit la porte des Munitions , tout sembla s’arrêter. Les valets

les ouvriers, les paysans , les gamins et les petites filles. Un vieux garde s’approcha:

- « Mais je ne rêve pas... C’est bien toi .

C’est bien Gauthier à Béranger. Mais on te croyait...»

-« C’est bon, Perrinault, mène moi à ton maître » .

Ils passèrent le pont-levis, traversèrent la basse-cour animée de tous les travaux d’une fin de journée, passèrent dans la haute-cour. Du chenil parvenaient les aboiements des grands chiens tricolores.

Gauthier se rappelait les chasses dans Saint-Etienne, lorsqu’avec

son père, il marquait par des brisées le passage de la bête que l’on traquerait.

En Palestine, il s’était initié à la chasse au faucon.

C’était là chasse de prince, car l’oiseau dressé coûtait une fortune.

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La salle basse voûtée d’ogives, était vide.

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 Elle ne vivait vraiment que lorsque des événements rameutaient les gens du village vers la forteresse. Gauthier se souvint de sa terreur d’enfant lorsqu’il portait les yeux sur la porte cloutée . On racontait qu’elle conduisait aux caves, aux cachots, aux oubliettes.

Peut-être en d’autres temps.

Mais Garnier n’avaient pas besoin de se faire craindre  il était aimé de tout son fief.
Ce qui était sûr, c’est que l’on accumulait là de formidables approvisionnements :

les hivers étaient rudes, et en cas de siège, il fallait prévoir de la nourriture pour tout un village. Un contrat non écrit liait le seigneur à ses vassaux :

ils lui devaient obéissance; il leur devait protection.

Dans le passé, on avait vu les bêtes et les gens s’entasser dans la basse cour durant parfois un long mois. Certaines maisons proches du château-fort communiquaient avec lui par des souterrains qui aboutissaient dans ces caves profondes.

On racontait que deux vieilles, Prudence et la Mère Cocasse, s’étaient perdues dans leur labyrinthe où elles avaient erré toute une nuit. Quand on les avait retrouvées à demi-mortes de frayeur elles avaient prétendu que le diable avait gratté à leur porte en hurlant:

« j’vas m’fourrer sous vos cottes, vieilles biques...»
- « Alors on a eu si tellement peur qu’on s’est ensauvées par not’cave ...»
C’était une explication courte, et des regards sans aménité s’étaient portés sur la fine bande des jeunots qui s’amusaient à gratter la tuile à la moindre occasion.
Un escalier creusé dans l’épaisseur de la muraille conduisait à la grande-salle du
premier étage.

bucey

 

Garnier, seigneur de Bussey et sa femme Mélissende , accueillent Gauthier.


Quatre-vingts ans avaient sculpté Perrinault comme un vieux ceps.

Mais son poil restait noir et son regard vif comme une escarboucle.

Il était l’homme de confiance du seigneur, autrefois son porte-étendard ,

aujourd’ui son porte-clefs par lequel on devait passer:
- « Messire Garnier, annonça-t-il, nous avons un voyageur. Il vient de loin. Lui
donnerez-vous asile pour cette nuit ? »
- « Pour cette nuit ; et s’il est trop las, pour tout le temps qu’il lui faudra . »
Garnier, debout devant une sorte de lutrin sur lequel était posé un livre d’heures qu’il feuilletait, n’avait pas levé la tête.

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- « Messire, c’est qu’il a fait un fort long voyage. Et je crois bien qu’il veut s’installer à Bussey… »
- « Et quel est-il, ce beau voyageur qui ne craint pas d’abuser de notre hospitalité ?
Par le sang du Christ ! Gauthier ! Mon fils ! Comment te voilà chez nous ? »

Le jeune homme avait posé genou au sol et voulait baiser la main de son seigneur.
Mais déjà Garnier l’avait pris dans ses bras.
- « Dame Mélissende, accourez ! Et faites venir tout notre monde ! Gauthier ! Gauthier
à Béranger est de retour ! Mais comme te voilà tourné, mon garçon ! blanc de poussière !
Et, Dieu me pardonne, loqueteux comme Lazare ! Qu’on prépare les étuves ! Chambrières,
qu’on lui donne ma plus fine chemise de batiste et ma plus chaude robe. Et toi, échanson,
fais ton office et porte nous du meilleur vin . Je veux fêter sans attendre le retour de mon fils dans sa maison » .
Garnier regarda le jeune écuyer s’éloigner dans la pénombre. La nuit tombait.

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- « Qu’on allume les chandelles. Et qu’on dresse la table. Thibaude, va quérir trois
nappes blanches et la vaisselle d’étain » .

- « Merci, dame Mélissende, pour le soin que vous prenez . »

Garnier s’était remis à feuilleter le livre d’heures, mais distraitement. Il ne voyait plus les enluminures du parchemin qui défilaient devant ses yeux . Son esprit l’emportait loin, là-bas, dans ces pays inconnus d’où revenait Gauthier.

Les étuves se trouvaient au niveau de la salle basse . L’eau du ciel était acheminée vers une citerne par un égout de tuile intérieure . On y puisait l’eau que l’on faisait chauffer dans un énorme chaudron de cuivre .

La salle était toute fumante de la vapeur qui s’échappait des seaux que trois servantes versaient dans une tine , grand cuveau de
châtaignier. Un parfum léger s’en échappait :

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on y avait jeté des fleurs de tilleul récoltées à la Saint-Jean .
- « V’là un beau puceau qu’il nous faut décrasser. Marion, ne reste pas debout dans tes sabots. Aide le à quitter ses hardes » .
Ce n’est pas tant la présence des deux maritornes qui intimidait Gauthier . Mais la
demoiselle était jolie et toute rougissante lorsqu’elle lui tendit une sorte de drap trèsample en guise de paravent. Il sentit à son tour le rouge lui monter au front.
- « Au moins, t’es ti r’venu entier de chez les infidèles. On raconte que les curés de là- bas leur coupent le cinquième membre » .
- « C’est à toi qu’on devrait couper la langue, la Barbette. Dis-toi que j’en ai encore
assez long pour donner du plaisir à une vieille sorcière comme toi ! »
La vieille tenait son nom de son imposante moustache , de ses bajoues poilues qu’elle avait renoncé à raser. On disait d’elle vilaine comme le diable, bête comme le bourri, bonne comme le bon pain. Elle se plaisait à ce genre de joute et partit d’un grand long gloussement.
- « J’en connais d’autres à qui ça ferait ben plus plaisir qu’à la vieille Barbette.
Qu’est-ce que t’en penses Marion ?»
Il sortit de leurs mains lavé, récuré et cramoisi comme une crabosse.

Raconte, mon beau fils, raconte...

- « Approche, mon beau fils ,et conte nous ton long voyage. Voilà plus de quinze
mois que nous avons reçu un dernier message de notre cousin Humbert d’Hyèvres

Il nousdisait la mort de notre bon Béranger devant les murs de Saint-Jean d’Acre.

Mais ton père s’en est allé droit au paradis . De cela nous sommes sûrs » .
- « C’était au début du siège . À peine arrivés, nous autres Champenois nous étions en avant garde , impatients de montrer notre courage en attendant l’arrivée de notre comte Henry le second. Nous étions en bien maigre nombre aux côtés des Lombards et des Allemands de Monsieur Barberousse. Aussi avons nous manqué de prudence , et plus de dix bons soldats sont tombés près de mon père sous les flèches des infidèles ...»

 bucey


Il y avait là , réunis dans la haute salle, ceux qui avaient partagés heurs

et malheurs de Garnier dans les mauvaises années de la décennie.

Vieux combattants lors d’une mauditeannée, à cause d’une mauvaise guerre.

Henri, deuxième du nom, comte de Champagne, depuis deux ans à peine,

s’était laissé mené par sa grand-tante Alix,

mère du tout jeune Roi de France, Philippe-Auguste .

Félonne au roi son fils, car elle voulait empêcher son mariage
avec Isabelle, fille du comte de Flandre de crainte qu’il n’augmentât la puissance de cedernier. Elle avait excité la révolte de quelques vassaux.

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Bien que prudent et habile politique, Henri s’était laissé entraîné dans l’aventure. Guerre funeste au service d’une femme ambitieuse qui en avait laissé plus d’un sur le carreau ,songeait Garnier ...

Le trait qui lui avait traversé la cuisse le laissait boiteux à jamais...
Guillaume à Grivelles avait été blessé sous les murs de Provins.

Dans cette autre échauffourée de Meaux il s’était précipité au secours de son maître gisant sous sa monture, menacé par trois Français.

Il avait un statut particulier au château .

Sorte d’intendant, il conseillait et secondait son maître .

Il était le seul qui eut les mains blanches d’un clerc.
Jean des Corrois et Marceau de l’Ooz étaient de rudes hommes, aux mains calleuses, au visage buriné. Laboureurs prospères , ils n’en étaient pas moins durs à la tâche , pour eux, pour leurs valets , pour leur famille.

Dionnet-Sabot creusait les bûches de bouleau et chaussait tout le village .

D’ humeur badine il s’amusait à sculpter sur ses sabots quelque détail en relation avec le physique ou le caractère de son futur propriétaire .

Barbette ne lui pardonnait pas les oreilles d’âne dont il avait doté les siens , pas plus que Bazin le charron , réputé par son mauvais caractère qui s’était retrouvé avec un nez de cochon ornant ses soques ...

À l’évocation de la mort de Béranger dans les sables de la Terre-Sainte, leurs visages s’étaient durcis .

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- « Peu de temps après, notre souverain a débarqué avec sa flotte suivi de son cousin au Coeur de Lion, Richard d’Angleterre. Alors ce fut un déferlement comme jamais soldat sous les armes n’avait connu. Du haut des remparts d’Acre, les infidèles n’en croyaient pas leurs yeux.

C’était une véritable ville de tentes qui s’étalait le long des murs.

Nos charpentiers avaient construits des tours mobiles . On attaquerait au printemps .

Mais en attendant, tout en assiégeant la ville nous étions assiégés par les troupes de Saladin

bucey .
Il fallait voir comment on en voulait . Les évêques nous disaient des grands-messes et qu’on était les nouveaux martyrs. Ils nous promettaient le paradis . Mais de l’autre côté on entendait cinq fois par jour leurs appels à la prière .

Allah ou Aq Beur qu’ils braillaient .

Et c’était sûr que leurs curés à eux , ils leur promettaient la même chose...
Avec tout ça la pitance manquait et faut pas croire qu’on avait chaud. À midi, c’est
vrai, on crevait de chaud. Mais les nuits , on se serrait les uns contre les autres tellement qu’on grelottait. De plus la peste rôdait entre les deux camps avec tous ces cadavres qui nourrissaient les chacals et les vautours .

C’était un rude chef de guerre, Saladin, malin comme un goupil .

Voyant qu’on était solidement retranché, qu’on refusait la bataille en
rase campagne il a éloigné son camp. Mais c’était pour mieux attaquer.
Mon père mort , et comme je n’avais pas été fainéant, j’ai été appelé par Monsieur
Conrad qui organisait des convois pour le ravitaillement . Chaque matin j’allais à ses côtés, parfois jusqu’à la tente de notre bien-aimé roi ...»

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- « Toi, s’étonna la Barbette qui avait séché ses cottes et qui se trouvait dans la
nombreuse assistance suspendue aux lèvres du jeune homme. Toi, le Gauthier à Béranger, toi le piot Busseton qui v’nait carotter mes pommes de moisson dans mon acin. Toi, t’aurais vu le Roué ? C’est c’que tu veux nous faire accroire ... »
- « Comme je te vois, la Barbette. Et Hugues, Duc de Bourgogne qui s’en ira mourir à Tyr, et Philippe Comte de Flandres qui tombera sous Saint-Jean d’Acre; et aussi  le roi Richard au Coeur de Lion . Le plus grand, le plus valeureux, le plus fier. Mais une tête de chien disait-on, quand il se querellait avec ses pairs.

Et les occasions ne manquaient pas »
Les gamins qui avaient rejoint pères et mères, car Garnier voulait que ce fût fête pourtous à l’occasion du retour de Gauthier, ils ne perdaient pas une bouchée de ce qui leur semblait un conte merveilleux. Les yeux dessillés par les mots magiques - le Roi, dont ils savaient à peine qu’il fût réel, et ces noms de lieux lointains, quasiment enchantés - la bouche ouverte, ils se fabriquaient des images qui n’avaient pas plus de réalité que leurs songes les plus fous.

Tristan, avec sa toison rousse, osa demander:

bucey- «J’ai ouï dire par nos gens qui n’y avait point les mêmes godelles comme à Bussey ; mais des godelles avec des bosses. Et pis des lions plus forts que les loups des Blancs- Chiens . Et pis des sarpens, mais pas comme les lenvos dans les Roises. Non, des sarpens longs longs longs qui peuvent escofier eune grosse gueurlète ... »

- « Et moi, sur une image du livre de madame Mélissende, j’ai vu Jérusalem . Avec
des maisons et des tours hautes comme des montagnes, tout en or , Comme le Saint-Ciboire de Monsieur Manassés quand il avait dit la messe à la chapelle . »

 bucey


Dans l’assistance les yeux brillaient avec autant de curiosité ,que ceux des gamins.
- « Et les femmes, Gauthier, les femmes? T’aurais-t’y trouvé chaussure à ton pied ?
Ecuyers et valets partirent d’un grand éclat de rire.
- « A sont si laides, à c’qu’ont dit - c’était la Barbette - si noiraudes qu’a s’cachent
dans des grands voiles qu’on leur voit guère aut’chose que leurs yeux »
- « Et ils ne sont pas chassieux comme les tiens. Et leur peau est plus blanche que ta vieille couenne, mauvaise langue ... »
- « Dis-moi, Gauthier, on prétend que ces infidèles sont braves et qu’ils ne reculent
pas au combat.Et qu’ils ont des savants. Et que leurs marchands ont fait la richesse de leurs cités... »

bucey
- « C’est bien vrai, Sire Garnier. Et on ne vous a point menti. J’ai vu des rues entière où l’on fabrique , où l’on teint et ou l’on vend les plus belles étoffes du monde. C’est de la soie, de la mossouline, comme ils disent. Et leurs juifs , qui travaillent l’or et l’argent, sont les plus habiles joailliers. Autour des villes, on voit de grands bassins d’où partent mille canaux qui distribuent l’eau dans des jardins avec des arbres que l’on ne connaît pas parchez nous .

On y cueille des dattes, des figues, de grosses prunes qui ont la couleur du soleil
quand il se couche, et qu’ils appellent al berico. Et des oranges qui sont comme les fruits du Bon Dieu tant leur jus est délicat et sucré ».
- « Meilleures que nos pommotes de Bucey, Gauthier ?»
- « Non, mon bon Perrigaut. Car j’y ai souvent pensé à nos bonnes pommes, et à notre bon cidre, comme si j’avais eu un manque de mon pays. Pas meilleures. Mais on peut pas savoir tant qu’on n’y a pas goûté » .
-« Tout d’même , y peuvent point travailler aussi bien qu’des chrétiens ou alors c’estle monde à l’envers».
C’était Roisard, le chandelier-huilier, qui tressait le chanvre , l’enduisait de suif et
fournissait ainsi les villageois en luminaires.
- « Détrompe-toi. Dans les maisons ou j’ai été , on s’éclaire avec des bougaya. Comme qui dirait des chandelles mais, pardonne-moi, mon vieux Roisard, qui ne puent pas le suif comme les tiennent car elles sont en cire d’abeille , et même parfumées avec de l’encens .
Je me suis même laissé dire que notre roi et même notre comte n’en voulaient plus
d’autres et qu’ils en achetait fort cher à des Français qui en avaient trouvé le secret».
Un grand silence s’était fait . Il fallait que chacun se persuade que, décidément, le Bon Dieu n’avait pas réservé aux seuls Bussetons, le savoir et l’habileté . Qu’il y avait ailleurs etfort loin des hommes industrieux...
Sans doute piqué au vif - ainsi ils n’étaient pas forcément les meilleurs - le neveu ducabarotier Tolose voulait avoir le dernier mot :
- « On dit aussi qu’cette engeance là , ça mange pas d’cochon et ça boit pas d’vin. Ondoit pas être à la fête tous les jours dans des contrées comme celles-là »

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- « Pour toi, Thibault, le cochon, c’est péché si on t’en sert le jour du vendredi
d’avant Pâques. Et quand tu fais gras , t’es pas fier , et tu dois aller à confesse. Eh bien pour eux, ce serait péché tous les jours. Il faut dire aussi qu’il fait tellement chaud qu’un cochon ça mûrirait vite et que ça serait aussi ragoûtant que si tu tuais ton gouri au 15 aôut au lieu d’attendre la Noël . Non crois moi : on sait faire bombance et on ne meurt pas de faimquand on quitte ses hôtes : agneau rôti, tagines, comme ils disent, koss-koussi aussi goûteux
que nos potages de fête. Des gâteaux que même Madame Mellissende elle ne saurait imaginer , avec des amandes et du miel. C’est si bon qu’on peut croire que c’était déjà le dessert préféré de la Sainte Vierge » .

- « Mais le vin, Gauthier, le vin... Moi si j’ai pas un pichet du jus de mes Vignes
Rouges, c’est comme si je quittais la table sur une seule jambe ! »
- « Mon bon Flogny, j’ai appris qu’ici comme ailleurs, c’est ce qui est défendu qui
est souvent le meilleur. Nous autres Chrétiens, nous avons des accommodements avec leciel, non ? Demande à Frère Gilon ... »

bucey
Le moine se signa mais ce fut Monsieur le Prieur qui répondit.
Le Père Roland dépassait d’une tête toute l’assistance . L’Homme de Dieu avait la
stature d’un bûcheron et une envergure qui en imposait quand , écartant les bras , il prononçait le per omnia secula seculorum , au terme du Rosaire ... On ne s’approchait  jamais du confessionnal sans trembler , mais le Père Roland savait que ses ouailles avaient le coeur pur . Il savait combien il est dur de tenir ses promesses et ne se formalisait pas en cas de récidive . Il dispensait ses absolutions selon une gradation qui allait rarement au delà
de trois paters et deux ave lorsqu’on lui avait avoué quelque faute vénielle :

femme battue, mari trompé, garçon tenté, fille culbutée.

Il était intraitable si l’on avouait quelque volerie dans les affouages ou si l’on avait blasphémé le Saint Nom de Dieu .

On l’avait vu tenir à son chapelet des heures durant Florentin Duverger que l’on avait surpris à jurer foutredieu alors qu’il battait sa femme . Et la pénitence n’avait rien à voir avec les coups de bâton... Il dit son sentiment :
- « Bonne confession et bonne repentance valent au pauvre pêcheur le pardon de ses fautes... Mais continue Gauthier et dis-nous quels sont les grands péchés des infidèles ... »
- « Ils seraient bien maigres, mon Père , si vous les compariez à ceux de votre
troupeau. Ils ont une Bible qu’ils appellent Al Koran et qui leur interdit le vin. Mais ils ne résistent pas tous à la tentation d’y goûter...

Leurs poètes le chantent aussi bien que nos troubadours » .

bucey


Ils étaient là, partagés entre curiosité , surprise et doute, formant un large cercle
autour de Sire Garnier et de Dame Melissende, assis dans leur haut et raide fauteuil .

Il y avait Joceran leur fils, damoiseau de seize ans ,

et Anne aux longues tresses, sa soeur jumelle.

Mathilde et la vieille Bernaude bavarde et le regard pointu . Avec Guillaume et
Perrinault, vieux chenus et forcément sages, les jouvenceaux à la braguette prompte, et les pucelles à la timidité feinte formaient un large cercle dans la salle haute.

Et tous buvaient les paroles étonnantes du conteur qui avait tant vu, tant appris.

lexique

Le goupil : le renard

Les godelles : les vaches

Le lenvo: l’orvet

La gueurlète: la brebis

escofier: tuer

 

 

( Gauthier continue de conter son voyage.)

La plupart d’entre eux n’avaient jamais franchi que le plateau qui séparait Bussey

du village voisin où ils devaient se rendre pour entendre la messe , car rares étaient ceux,vieilles et vieux, stropiats et malades, qui faisaient leurs dévotions dans la petite chapelle duchâteau bâtie au bas de la muraille.

En bandes joyeuses , et par tous les temps, on les voyait s’envoler, qui vers Thuisy, qui vers Ville-les-Chaaz.

Par delà la colline, il fallait une grande journée pour gagner Troyes-en-Champagne. C’était là toute une expédition dont on revenait rompu mais ravi par le bruit et l’animation de la grande ville, heureux de partager au retour une telle aventure avec ceux qui n’y avaient pas participé .

bucey

 

Aussi ne perdaient-ils rien des paroles de Gauthier . C’était comme s’il faisait défiler

devant eux tout un monde dont ils soupçonnaient à peine l’existence.

Frère Gilon se leva , sévère, et se signa:

- « Il n’y a qu’une Bible . Cet Al Koran ne peut être que l’oeuvre de Satan. Et ses

préceptes ne font que mener en enfer ces diables d’infidèles ! »

- « Alors que l’on serve du vin, proclama Sire Garnier. Et nous irons en Paradis. Maisdis-nous, Gauthier, ces poètes dont tu parles sont ils aussi habiles à faire chanter les motsque nos bons ménestrels, Blondel de Nesle ou Gace Brûlé ? Anne faites nous entendre celai que vous avez appris » .

Il s’était tourné vers une jeune fille qui se tenait modestement au côté de la Dame.

- « Le pourrai-je ma mère » , dit-elle, en s’inclinant.

« Car ne parle-t-il pasd’amour ... »

- « Avec la permission de notre Sire Prieur Roland, vous le pouvez ma fille » .

Anne s’avança, et les yeux dans les yeux de Gauthier, elle commença à chanter

dans cette belle langue champenoise les paroles de messire Brûlé :

bucey

Au renoviau de la douçor d’esté

Que resclarcist la doiz en la fontaine

Et que sont vert bois et vergier et pré

Et li rosiers en mai florist la graine,

Lors chanterai, car trop m’avra grevé

Ire et es mai ki m’est si cuer prochaine;

et fins amis, a tort achaisonez,

Est mour sovent de legier esfreëz.

- « Noël ! Noël ! Damoiselle Anne . À ton tour , beau Damoiseau.

Fais nous entendre ce que chantent les infidèles » .

La voix de Gauthier s’éleva, claire. Mais à peine eut-il prononcé le premier vers qu’un éclat de rire retentit sous la voûte.Un rire incoercible .

Paysans et paysannes, hommesd’armes et valets, jeunes et vieux riaient à se tordre les côtes, riaient à en crever .

- « Qu’est-ce que ce mauvais latin que tu nous chantes-là beau merle ? »

- « On n’y entend goutte ! »

- « Frère Gilon a raison. Ce ne peut être que la vilaine langue du diable !»

Le prieur interrompit le vacarme :

- « C’est pêché que ne pas vouloir entendre les autres nations. Notre Seigneur a

confondu les langues à la tour de Babel. Il savait ce qu’il faisait . Mais s’il séparait

momentanément les hommes, c’était pour qu’ils se retrouvent un jour. Sinon, nous aurait-ilenvoyé son Fils ? Excuse ces ignorants, mon brave Gauthier. Mais toi seul connais le sensdes mots que tu prononces. Aussi te faudra-t-il être notre truchement » .

bucey

« Salâfu danni

ka-shamsi dajni ...»

Un gloussement de vieille poule...

- « Paix , Renaude . Tu n’es qu’une sotte » .

“...ka-damsi jafni,

Ka-Khamsi adni

Vin clairet de jarre

soleil de nuit noire

larme à la paupière

vin du paradis

Il répand l’odeur

de l’absinthe en fleur

baiser sur la joue

à saveur si douce

fille faite au moule

dont le chant séduit...”

- « Noël, mon fils ! Noël ! Il n’y a pas de frontière pour les poètes ! »

- « Et peut-être Notre-Seigneur ouvre -t-il toute grandes les portes de son paradis à

ceux qui savent chanter le vin, mais aussi l’amour »

fit remarquer Anne , toute rosissante de son audace.

Si Gauthier , cette nuit là, sombra dans un sommeil sans rêves, ce ne fut pas le cas detous ces jeunes garçons débordant de vitalité. Leurs songes furent hantés par le voyage etles couleurs de l’Orient, les murs de Damas et les marché de Mossoul.

Ils s’endormirent fort tard dans la nuit.

bucey

 

 un lai: un petit poème

 un truchement: un interprète

 

 

La vie quotidienne en Pays d’Othe

Les travaux des champs battaient leur plein . Il fallait travailler la terre avant de semer le grain, en priant pour que la neige tombe à temps,

elle serait une protection contre le gel, parfois enragé jusqu’en février.

On labourait les terres blanches de Chaud Midi , les argiles rouges, lourdes, pleine de silex autour du vieux château.

bucey

 

Les champs étaient longs, étroits, avec à leur bout un orme, un noyer .

Dans le fond de la vallée, où l’on planterait feuilles, racine, fèves et pois pour le pot quotidien, c’étaient des alluvions légers et riches, que l’on retournait à la houe, à la bêche.Travail pour les plus jeunes et même pour les femmes.

Il n’était pas rare de voir la Mathilde ou la Guillemette attelée à une araire de bois.

Elles tiraient la machine, les hanches solides, les cuisses hargneuses.

Dans les pentes, il y fallait de puissants attelages pour tirer la charrue .

Chevaux massifs , boeufs aux muscles saillants. Drouot l’aîné avait couplé avec son boeuf, une bête qui tenait de l’auroch, un âne vieux et pelé qui se laissait traîner plutôt qu’il n’aidait au labour.

bucey

Bazin le maréchal avait rebattu les coutres et les socs dans sa forge où deux gamins tiraient sur le soufflet qui faisait tant rougir la braise qu’elle en paraissait blanche.

Dès la fin des moissons, il s’y était mis, car l’ouvrage n’attendait pas. On entendait la musique du marteau sur l’enclume, alternativement sourd et clair .

Le fer, que la paresse de l’été avait rouillé, reprenait ses éclats bleus, prêt à tailler la terre comme autant de tranches de lard.

Le feu ardent rougissait les trognes des clients qui peuplaient la forge en attendant leurbien. Il fallait bien l’éteindre par de larges bolées de poiré qui déliait les langues. Du coup, l’atelier n’avait rien à envier au lavoir .

Pendant ce temps la jeunesse s’employait à ramasser les fruits dans les champs depommes qui cernaient les maisons, ou plus loin, vers les Blancs-Chiens,

abrités du nord par les premières futaies.

À défaut des meules de l’été, dont on conservait un si doux souvenir,

il se trouvait toujours quelque buisson pour abriter les couples curieux d’une

nature

bucey

qui n’avait qu’un très lointain rapport avec les pommes, les poires ou les nèfles...

S’il fallait, quelques mois plus, tard affronter la sévérité des mères, et l’oeil acéré des voisines, on savait le Père Roland indulgent et débonnaire , attaché au conseil divin : «croissez et multipliez...»

bucey
 

Le verger du château était enclos de murs qui protégeaient les arbres du vent, du froid et des maraudeurs. C’était le temps de la récolte. Ce matin là, Anne et les femmes de Dame Mélissende cueillaient les pommes les plus belles, celles que l’on mettrait sur un lit de paille, au fruitier, et qui se garderaient au moins jusqu’à la Noël.

 Il y avait , dans la partie la plus ensoleillée et la plus chaude de l’enclos, un petit poirier couvert de fruits oblongs, jaune d’or et rouges: c’étaient les cuisse-madame, des poires au goût délicat, réservées pour la table du seigneur.

Anne, en équilibre instable sur un escabeau de bois brut était

occupée à leur cueillette lorsque Gauthier se présenta au portillon.

- « Tiens voilà le beau godelureau qu’on a tenu tout nu hier au soir dans l’étuve. Il voudrait p’têt ben goûter aux cuisse-madame.

Damoiselle Anne, offrez donc une cuisse-madame à un voyageur qui a ben dû en manquer » .

- « Taisez-vous . Vous êtes une mauvaise langu, on devrait vous la couper ! »

 - « Faut jamais couper c’qui dépasse ; ça peut toujours servir un jour».

 Et Lucette, une commère à la Bernaude gloussait ...

Le verger retentissait des rires de toutes ces femmes rouges de plaisir, réjouies d’entendre ces mots à double sens.

- « Ce n’est point trop honnête que de tenir de pareils propos devant une jeune fille et Dame Mélissende serait fâchée de vous entendre ».


Dans la main qu’il tendit vers Anne il y avait trois noyaux oblongs, de forme et de

grosseur inconnues.

- « Je les avais gardés dans une poche, me disant que, si un jour je revoyais la côte de la Morie et la maison de mon père ... »

- « Qu’est-ce donc ? »

- « Ce sont les noyaux d’un fruit merveilleux, couleur de soleil couchant, frais,

moelleux, sucré plus encore que le miel. Si vous l’enterrez aujourd’hui , dans ce coin bienensoleillé, contre la muraille, et si vous avez patience, peut-être récolterez vous dans quelques années de ces beaux fruits d’al berico » .

- « Ce sont fruits du diable, mon lapin blanc. Il faut les brûler ... »

Les bonnes femmes s’étaient reculées comme si elles avaient vu le moine bourru en personne.

- « Eh bien moi je ne crois pas à ces sornettes et je les veux prendre car j’ai grande

envie de fruits nouveaux » .

bucey

Sur le mur de craie entourant le verger, les garçons qui la veille buvaient les paroles du jeune écuyer s’étaient assis, les jambes ballantes, le cheveu hirsute, démêlé par le peigne d’almain, tous grands dadais, l’oeil mal réveillé, la bouche ouverte, ne perdant pas une miette des propos qui s’échangeaient.

- « Vous feriez-mieux d’aller vous laver le museau et de vous mettre à l’ouvrage,

gronda une matrone. Ces grands traîne-savates ne sont bons qu’à gober les mouches. Gagnent même pas le pain qu’ils mangent !»

Gauthier s’approcha du petit groupe.

« C’est toi, le Thibault à Tolose de la métairie. On en raconte de belles à ton sujet »

Le garçon ainsi interpellé tortillait son bonnet et ne sachant que répondre ... ne répondait pas.

- « Faut pas croire tout c’qu’on raconte » .

Les copains, unanimes venaient à son secours.

- « Mais alors, dis moi d’où tu tiens cette bosse à ton front. Et toi, Henriot ce bras en écharpe, et Tristan, ta bouche de travers et cette dent qui te manque ?

Des pommes, en tombant, qui auraient fait tous ses dégâts ? »

- « Beau ramasseux de pommes, en vérité. Ils se sont fait rosser à la Saint-Rémy et ils ont dû fuir la queue, ou bien ce qu’il leur en restait entre les jambes.

- « C’est pas vrai, la Bernaude. C’est tout faux ce que tu racontes. On en a laissé plus d’un sur le carreau. Mais les gars de Chaaz étaient en troupe et on n’était que quatre ou cinq

bucey

 

Chez les gens de Ville-les-Chaaz et ce qui s’en suivit

À trois quarts de lieues du château se trouvait le fort village de

Ville-les-Chaaz - (on prononçait «Chaud» , «Vil’Chaud» ou encore« Gran’Chaud ») - dont l’histoire se perdait dans la nuit des temps .

Et, quand on allait chercher de belles pierres équarries dans les ruines , le long du chemin des Romains , il n’y avait qu’à gratter pour découvrir des sols tout colorés malgré le gel et la pluie . Les gamins avaient toujours dans leurs poches quelques morceaux de ces mosaïques, bleus, rouges, verts, avec lesquels ils jouaient .

bucey

Ceux de Chaaz n’étaient ni meilleurs ni pires que les autres, mais cependant ils avaient une haute idée d’eux mêmes à cause de leur passé . Ils prétendaient sérieusement que la bourgade était autrefois une grande ville , avec ses monuments et ses palais, des seigneurs glorieux, des richesses innombrables, qui avaient suscité la jalousie du monde alentour, et qui , de ce fait, avait été détruite.

bucey

Ils ressassaient les souvenirs diffus de leur ancienne renommée.

Contrairement à Bussey allongé le long du rû, Ville-les-Chaaz était rassemblée entre son église et le château de Sire Geoffroy, une construction basse, au milieu de la bande de marécage qui s’étendait de Vauchassis au Plessis .

« Beauge du sanglier» disait les Bussetons , fiers de leur donjon, quand ils considéraient les médiocres défenses, flanquées de quatre tours carrées

dont la hauteur ne dépassait pas les taillis alentours.

Chaque année les gens de Grand-Chaaz fêtaient la Saint-Rémy au premier octobre.

C’était là l’occasion d’un grand rassemblement. Malgré le sentiment de supériorité qu’ils nourrissaient, il y avait toujours eu des alliances entre les Bussetons, ceux du Plessis et ceux du Grand-Chaaz.

On était cousins depuis si longtemps que parfois on l’avait oublié.

Cousinages hasardeux... héritages contestés... limites de terres remises en cause Mais la fête était prétexte à des retrouvailles autour du plus grand repas de l’année.

bucey

 bucey

Pour les gens de Bussey, la dernière fête datait de la Saint-Jacques , en juillet.

Mauvaise date. C’était le début des moissons. Tout le monde était aux champs.

 

Des malins avaient bien songé à en avancer la date. N’ y avait-il pas un Saint-Jacques dont on honorait le Saint Nom en Mai, un mois béni, où l’on aurait pu prendre son temps ?

Mais le prieur du château avait fait les gros yeux. Le patron , c’était Monsieur Saint-Jacques, celui de Compostelle , qu’on appelait le Majeur, un grand parmi les grands , et qu’il ne fallait pas confondre avec un autre, de si peu d’importance qu’on le nommait Jacques-le-mineur, le minus, le ti-cul...

Ceux de Chaaz avaient donc plus de chance : depuis longtemps, les foins étaient rentrés, la moisson était faite. Le vin de la dernière vendange cuvait sagement dans les fûts, les chapons étaient gras, et les corbeilles débordaient de tous les fruits.

Chacun sait qu’à la Saint-Rémi, perdreau vaut perdrix !

Malgré les défenses , on avait posé des collets .

bucey

À l’aube, les femmes se calaient devant l’âtre : on mettait au pot ce qu’il restait du cochon avec les choux, les racines du jardin, sans oublier celle du panais sauvage

On faisait tourner la volaille et les oiseaux pris aux pièges devant le feu de sarments. On cuisait les oublies et les beignets.

On pouvait festoyer en paix. Une fois l’an, il s’agissait toujours de grasses et abondantes ripailles.

Ça bâfrait, ça buvait , ça rigolait, ça rotait, ça pétait dans les chaumières.

- « Celle qui pète, elle a le cul chaud !"

- Veux-tu bien te taire ! »

lançait au joyeux drille la maîtresse du lieu, qui n’en riait pas moins.

On s’attardait, mais depuis longtemps les jeunes étaient au jeu de quille, au tir à l’arc.

bucey

Il était de tradition pour les manants, d’imiter les tournois. Les gamins munis de badines chevauchaient leur cheval bâton dans de prudents affrontements .

Mais les grands sifflets de quinze ou seize ans ne tardaient pas à s’affronter dans des bagarres plus sérieuses.

Le vin aidant, car on s’était glissé de manière à remplir son verre, on en venait vite aux mains, au gourdin et on s’éclopait sérieusement. Il y avait toujours un arriéré , un contentieux qu’il fallait régler.

Il datait de l’année précédente quand ce n’était de l’autre siècle ...

S’il ne vous concernait pas directement, c’était l’honneur d’un frère, d’un cousin, d’un copain qui était en cause. La mémoire est bonne lorsqu’il s’agit de se rappeler une raclée subie, un honneur maltraité.

bucey

Les gars du Chaaz n’avaient pas oublié la dernière Saint-Jacques.

Ceux de Bucey en avaient attrapé deux, le grand Dédé et le gros Balu, qu’ils avaient liés dans des sacs et balancés dans le rû Saint-Bernard, en aval du Gué aux Ânes:

- « Ça fera deux bourricots de moins à Chaaz et si le courant vous porte un peu, deux ânes de plus pour le meunier de Cliquat ! »

Ils étaient là, le grand Dédé et le gros Balu, une sérieuse trique de cornouiller à la main . Ils avaient rameuté tous les autres et profitant qu’un trio de jeunes Bucetons était occupé à pisser le long de la chenevière, ils les avaient saisis et traînés jusqu’à la carrière malgré leurs hurlements.

Tout le monde était trop occupé pour s’intéresser aux ébats de ces jeunes chiens. La séance avait commencé par des séries de baffes, de coups de trique .Et comme les autres tentaient de se rebiffer, les choses sérieuses avaient commencé.

- « Ah, vous avez voulu nous nayer l’an passé ! Ah vous dites partout qu’on est des merdeux mal torchés !

- Oui et vot’ église n’est qu’ un bordel, vot’ curé un marlou

et vos mères sont des peutes ... »

Les bâtons étaient noueux et les gars de Chaaz n’avaient pas leurs mains dans leurs poches. Ils avaient littéralement laissé les Bussetons sur le carreau.

 

Lendemain de fête

Ils n’étaient rentrés qu’au petit matin, comme ils avaient pu. Personne ne s’était soucié

d’eux. C’était la fête. Les jeunes avaient bien le droit de s’amuser.

Mais le lendemain, les pères avaient mesuré la nature de l’amusement en considérant

les yeux pochés, les nez cassés, les côtes douloureuses et leur incapacité à se mouvoir.

bucey

Ils avaient rallongé la sauce prétextant que s’il était permis de s’amuser , il ne fallait pas que le travail du lendemain s’en ressentît.

- « Arrête un peu ! Te s’ras ben avancé si te l’esquintes encore plus !»

Les mères avaient sorti les onguents, pilé du plantain pour mettre sur les bosses, fait

bouillir de la camomille pour baigner les yeux .

Si elles les avaient soignés, c’était sans ménagements.

- « T’es t’y un homme ou un chiard que te brais comme l’âne à Bidrouille.

Bouge-pas ou j’m’en va t’en rallonger une » .

Le plus mal en point, c’était l’Henriot de l’Henry à Bernard .

Il avait l’épaule gauche pendante et il hurlait dès qu’on le touchait .

- « Ça sera démis... Faudra l’emmener voir la Vieille » .

On l’appelait aussi la Marie des Roises . Elle n’avait pas d’âge . Elle vivait dans une

cabane de bois et de roseaux , entre le bout des Roises et le bas de la Perrière .

bucey

Personne d’autre qu’elle n’aurait résisté à la puanteur qui se dégageait des crots où l’on mettait le chanvre à rouir . C’était le prix à payer lorsque l’on avait recours à ses soins . On ne la trouvait guère qu’à la fraîche du soir car toute la sainte journée elle vaquait à ses affaires, ramassant des simples tout en menant paître dans les communaux les quelques oies qui l’avertissaient de la venue d’un patient.

Elle connaissait comme sa poche l’espace marécageux qui formait un triangle entre

Bussey, Fontvannes et Saint- Liébault. Elle savait éviter les bîmes, ces trous sans fonds où

s’étaient engloutis autrefois, des cavaliers avec leurs montures .

C’était il y avait très longtemps , et les vieux qui connaissaient les choses disaient qu’ils tenaient l’histoire de bien plus vieux qu’eux . Et que c’était vrai. Et qu’il y avait eu une grande bataille bien au delà de la Vanne avec une armée venue du bout de la terre ; des hommes qui avaient le visage plat et jaune, des habits et des casques de cuir . Que les rescapés avaient fui droit devant eux, se mettant à couvert dans les taillis du marais .

 bucey

Et que ... bref, ils radotaient .

On ne les croyait guère ... sauf que personne ne se serait hasardé sur les sentiers incertains qui sillonnaient ces terres noires et mouvantes.

Personne . Mais la Marie des Roises, elle, s’y promenait à l’aise . Une touffe de joncs,

un buisson d’aulnelles, une cépées de bouleaux : autant de jalons qui l’aidaient à se repérer

dans le lacis des sentiers des ruisseaux et des mares. Elle allait, courbée par l’âge, déterrant

les racines de l’ache qui redonneraient de l’appétit à la jeune accouchée , cueillant l’épiaire

qui calmerait l’enfant atteint du haut-mal, la reine des prés qui guérirait de tout...

La troupe des éclopés accompagnait l’Henriot .

Ils avaient passé l’eau sur la Grande Planche qui servait de pont aux piétons.

Ils étaient passé devant la cabane à Roisard. Cabane puante ... Il faisait rouir le chanvre

et tourner sa meule à huile. Sur la porte, des peaux de renard, de putois et même de loup

étaient tendues. Dans un cuveau mûrissait une infusion nauséabonde : de l’écorce de

chêne, hachée menu, qui servirait au tannage des peaux lorsqu’elles auraient séché.

Ils pressèrent le pas tant l’odeur infectait les alentours.

Ils longeaient le rû Saint-Bernard , faisant fuir de longues couleuvres dans les

roseaux de la berge ... Pour se donner une contenance , ils plaisantaient, échangeaient des

bourrades . Alors qu’ils n’avaient cesse de rôder, n’accordant guère d’attention aux

interdits parentaux , jamais il n’avaient franchi la ligne de saules têtards, sorte de frontière

entre leur monde familier et celui des légendes que peuplent ordinairement les fées, les

sorciers et les morts... Pierre à Collombar marchait en tête de la troupe soudain silencieuse

bucey 

Un terrible coassement, entre le cri de la goule et le brame du cerf les transforma tous

en statues de sel. C’était le jars conduisant ses oies, la tête vipérine et l’oeil sanguinolent qui

prévenait la maîtresse des lieux,.

Prenant leur courage à deux mains , le bâton levé, ils avancèrent .

Dans l’encadrement de la porte ... Mais était-ce une porte, ce trou sombre percé dans

une masure informe couverte de branchages, de joncs et de roseaux ? Était ce une porte

derrière cette peau fauve sur laquelle se découpait une silhouette qui ne pouvait appartenir

à ce monde . Tassée , cagneuse, contrefaite.

bucey

- « Alors ? »

C’était une question . Appelait-elle une réponse ?

- « Alors ? Quoi qu’elle veut la jeunesse ? »

Pierre avala sa glotte .

- « C’est l’Henriot à l’Henry à Bernard ...

- L’Henry à Bernard ? çui du bout du Carrefour ? C’est lui qui vous envoie ? Il a

ben du culot . V’la combien de temps que j’lui ai fait crédit et qu’il a oublié qu’ j’y avais

fait passer sa gale ? »

L’Henriot s’avança , le bras pendant le long de son torse .

- « C’est mon aïeul, Madame, et v’là cinq sous, Madame, pour paiement de vos bons

soins . Et encore cinq sous, Madame, si vous me remettez mon épaule ».

On n’y voyait goutte à l’intérieur de la cabane à peine éclairée par les braises d’un

petit foyer. Assis , pressés les uns contre les autres , ils ne pipaient mot, regardant de tous

leurs yeux le cérémonial qui se déroulait. Pierre et Thibault avaient aidé le patient à enlever

sa chemise de toile roide . Le torse maigre et blanc, il tremblait .

La vieille s’était lancée dans une sorte de litanie monocorde dans laquelle revenaient

les nom de Saint-Edme , Saint-Roch et Saint-Abdon. De hautes croix était plantées aux

carrefours des chemins pour les honorer car il protégeaient le village contre toutes les

pestes, les feu du ciel et la grèle ... La lame de son couteau parcourait le bras endolori du

pauvre Henriot plus mort que vif, s’attardant sur la paume de la main, suivant la veine

bleue, piquant le coude sinuant sur le gras . Au niveau de l’épaule , elle eut comme une

transe , jeta son couteau , tira sur le membre provoquant un grand hurlement.

Puis, avant que le garçon ait pris conscience de ce qui lui arrivait, elle saisit une tige qui rougissait dans le brasero.

Par trois fois de suite , elle appliqua la pointe de feu sur l’épaule endolorie .

- « Au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit et ne fais pas de grimace .

La grimace est la marque du diable .

Que Satan lâche ce bras afin qu’il retourne au service du Bon Dieu ».

Alors que ses compagnons avaient eu un mouvement de recul Henriot n’avait pas pipé

quand le tison avait touché sa cible.

La vieille tendait une vessie de jeune porc remplie d’une substance noirâtre .

- « Tu l’appliqueras durant trois jours, trois fois par jour et tu ne manqueras pas de

dire trois Pater à chaque fois ».

Les oies firent un brin de conduite aux garçons . Ils étaient pliés de rire comme s’ils

avaient voulu conjurer la peur qui les avait saisis tout au long de la cérémonie .

- « C’est pas la Vieille que je viendrai voir si je me démets le braquemart »

clamait Tristan qui se tenait les côtes .

les oublies: sortes de gaufres

Cliquat: nom très répandu qui désigne un moulin à eau

 

Basse et haute politique : une lutte d’influence

!

 On avait parlé de l’affaire de Chaaz au château.

 « Ils se sont fait carrément désossés ! »

 Les quelques hommes d’armes qui vaquaient à leurs occupations s’étaient arrêtés, goguenards. Ces jeux de gamins ne pouvaient que provoquer leur franche rigolade.  Garnier avait été sévère :

 « Que vous vous battiez, c’est de votre âge. Je n’ai rien à en dire. Mais que vous vousfassiez rosser, c’est une autre histoire. N’oubliez pas que vous êtes mes féaux. On va dire partout que les jeunes manants du seigneur de Bussey sont des capons.Et que dira-t-on de moi ?

" On n’est pas des capons, not’maître, osa Thibault. On s’a battu tant qu’on a pu.

Mais ils étaient une chiée et nous, on n’était que nous trois.

 C’est la vraie vérité. On a distribué des horions nous aussi . Et faut voir ce qu’on

leur a mis . Et même que leur église était un bordel, leur curé un ... ! "

"  Paix ! tonna Garnier. Comment pouvez-vous insulter la maison de Dieu et son

serviteur. Vous serez fouettés pour la peine..."

 - Messire... »

 C’était Guillaume, un homme sage, que Garnier écoutait volontiers lorsqu’il y avait unlitige dans le village

 « Messire, celui là est mon neveu. Il désignait Pierre. Je le connais bien . Il n’est pas mauvais bougre et il est dur à la tâche. Dis lui , mon Pierre, ce que tu m’as raconté l’autre semaine. Parle honnêtement ».

 Le grand gars s’approcha en boitillant.

 « C’est l’autre jour. J’étais parti pour me promener , vers Vaurancher. Même que

j’étais avec ma cousine Catherine ...

- Une belle cousine souffla Grégoire qui poussait Tristan du coude en ricanant .

- Même qu’on s’était mis dans un buisson pour ramasser des pommottes ...

 - Belles petites pommes de la cousine gloussa Tristan...

 - Vous allez-t’y vous taire, vauriens !

 - Et alors on a entendu quelqu’un qui venait . C’était Messire Geoffroy qui faisait le

tour de son finage à cheval , avec le cu... , avec Messire le curé de Saint-Rémy sur sa mule.

bucey

Ils se sont posés qu’on les voyait et qu’on les entendait comme je vous entends. J’ai fait chut à Catherine et on s’est rapetissé sous la broussaille. Et alors le cu... Messire le curé , ildisait à Messire Geoffroy que les mécréants de Bussey, c’étaient feingnants et compagnie,qu’ils n’avaient jamais eu le courage de bâtir une maison au Seigneur Jésus, que c’étaientdes profiteux des autres , qu’il devait réclamer le bénéfice de la chapelle de Bussey pour nefaire qu’une grande église de Saint-Rémy, et que, pisque le Chaaz c’était la vraie paroisse,bien plus fière que le trou à rat de Bussey, c’était lui qui dans la vérité des choses devait être son suzerain » .

 Jamais le jeune garçon ne s’était lancé dans une aussi longue tirade. L’accusation

était grave . Garnier le regarda sévèrement .

 « Ce ne sont point des menteries, Messire. Et la Catherine pourra vous le dire. Même que ça nous a fait peur et qu’on s’est ensauvé avant d’avoir fini de récolter les pommotes ...»

 Garnier sourit . Du regard il interrogea le Père Roland :

 « Messire, les propos du jouvenceau ne me surprennent pas. Et je comprends mieux les paroles que m’a glissées Messire Geoffroy de Chaaz » .

Une saison chassant l’autre, ce n’était pas d’hier que le vent du nord soufflait entre les gens de Bussey et ceux du Chaaz...

 Geoffroy de Chaaz régnait sur un village en plein vent de la vallée, ramassé à l’abri d’un castel quadrangulaire bâti de bric et de broc avec des matériaux que l’on avait puisés dans une sorte de carrière, mi-glaisière, mi-champ de ruines. Défendu par quatre médiocres tours carrées il n’avait point de créneaux. Un hérissonnage de bois doublait un maigre fossé alimenté par le rû de Vauchassis qui sinuait dans un fond marécageux , entre les bouquets de peupliers et d’aulnelles. En vérité il y avait un certain temps que la lignée des seigneurs de Chaaz s’était éteinte . La population du village s’étiolait après qu’une peste l’eût décimée et ce malgré la croix de Saint-Roch honorée, fleurie en août, les moissons faites. Un parent du Seigneur de Saint-Phal où conduisait en ligne droite le chemin des Romains s’y étaitétabli, avait pris le nom du fief , sans que l’on eût songé à lui demander ses titres.On le disait hautain , vaniteux, querelleur, envieux de son voisinage. Plus gras que massif, une barbe aux reflets roux encadrant une bouche dont la lèvre supérieure était largement fendue, le regard fuyant , on ne le nommait que Geoffroy l’Aheurté.

 « Messire Geoffroy s’emploie bien activement depuis quelque temps. Il flatte les

messieurs de Saint-Loup comme ceux de Montier-la-Celle. Je le sais par un mien cousin copiste de cette abbaye . M’est avis, messire, si j’ose ...

- Osez, Père Roland... osez...

 - M’est avis qu’il y a anguille sous roche. Depuis la venue au printemps de Monsieur l’archidiacre il s’en est dit...

Il s’en est dit tant et tellement qu’il n’en dort plus ».

 De mémoire d’homme, Bussey avait toujours été rattachée à la paroisse de Thuisy. La chapelle ne pouvait accueillir que les gens du château et leurs commensaux. Pauvre chapelle en vérité, Elle semblait être une ex-croissance sombre du mur dans lequel était percée la Porte des Munitions qui donnait accès à l’aire du château féodal. La nef et le transept étaient construits à hauteur d’homme dans ce grès noir venu des hauteurs du Pays d’Othe.

Au dessus, c’était la craie,de la carrière d’Ervault . On y pouvait dégager de beaux

moellons. Pour le choeur et le clocher, carré, trapu, on avait mis en oeuvre d’énormes blocs de grès équarris, assemblés avec une telle précision que l’on n’aurait pu glisser entre eux la lame aiguisée d’un couteau. Couvert de lauzes grises , l’ensemble sans grâce, semblait êtreun de ces gros blocs erratiques déposé là par quelque géant .

On y pénétrait comme dans une grotte, en descendant sept marches .

« C’est à l’image de votre mort, disait le Père Rolland , qui aimait illustrer son prêche d’images fortes . Votre corps y descendra et dans le même temps votre âme s’élèvera » .

 À chacune des extrémités du transept une ouverture en plein-cintre , creusée dans

l’épaisse muraille, laissait entrer une lumière grise . À peine distinguait-on au fond du choeur une statue de bois Celle de Saint-Jacques s’aidant de son bâton de pèlerinage, le Livre sous le bras droit, sanglé dans une robe bleu vif , un manteau écarlate sur les épaules.

 Au fond de l’abside , une ouverture creusée en biais, faisait comme un puits de

lumière au dessus de l’autel.  De sièges, il n’y avait que deux. Des prie-dieu de chêne sombre, tapissés de velours écarlate . Les gens du château qui assistaient aux offices s’agenouillaient sur le sol carrelé de terre cuite. De larges dalles de pierre marquaient les sépultures des aïeux de Garnier, ensevelis là , au plus proche de la Sainte Grâce . Une devise latine disant leurs mérites et leur espoir de résurrection, entourait des silhouettes de couples , mains jointes, certaines déjà effacées par le temps.

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 Quand la neige de l’hiver recouvrait d’épaisses congères le chemin de la métairie qui, par delà un plateau venté, conduisait à Thuisy, la riche paroisse dont dépendait Bussey , les fidèles préféraient se rendre à Saint-Rémy de Chaaz distant de moins d’une lieue. Ils ne s’y sentaient pas chez eux. Remarques, vexations, on leur faisait bien sentir qu’ils n’étaient là que tolérés par la volonté de leur maître . Ce dernier n’avait-il pas une idée derrière la tête ?

Celle d’englober dans son fief le finage de Bussey , ses bois, ses carrières, ses grasses prairies, ses champs de pommes des Blancs-Chiens, ses vignes de Chaud-Midi , ses moulins et les rives verdoyantes du Rû de Saint-Bernard ?

 Garnier eût souhaité que tous les Bussetons assistassent aux messes dominicales que célébrait le Père Roland assisté de frère Gilon . Mais la modestie de la chapelle, qui allait de pair avec celle des cérémonies, ne le permettait pas . Depuis bien des années il s’employait à faire avancer le projet qu’il nourrissait : obtenir de Monseigneur que celui-ci élise le village au rang de paroisse. La chose était délicate et le protocole si mystérieux qu’il échappait à ces gens simples. En dernier ressort, la décision appartenait au Souverain Pontife , ce qui convenait tout à fait à l’évêque de Troyes : il serait ainsi affranchi des complications qu’il sentait venir de Thuisy et de Ville-les-Chaaz.

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 Le sire de Thuisy tenait à ses prérogatives : la grande église paroissiale et le clergé la desservant, cela donnait du lustre à son pouvoir. Il n’aurait pas levé le petit doigt pour aider les gens de Bussey à conquérir l’indépendance qu’ils espéraient . De son côté Geoffroy de Chaaz plein de morgue et de jactance avait de l’entregent . Quelle victoire ce serait , et quelle gloire nouvelle pour son blason , si le Chaaz se substituant à Thuisy devenait la grande paroisse à laquelle serait rattachées les ouailles de Bussey ! Ville-lès-Chaaz dont une légende venue du fond des temps prétendait qu’il avait été une ville renommée, sur la grand’route des Romains, retrouverait sa gloire ancienne.

 Ville-lès-Chaaz élargie aux limites de Bucey, jusqu’à la Pierrière d’Ervault, au delà  la Voie des Senonnes , permettrait à son seigneur de dominer tous ses voisins . Ceux de Vauchassis enfermés au fond de la vallée, de Chennegy, de Ville-Cerf et de Messon par delà les collines et de Saint-Liébault perdu dans ses marécages puants et ses fièvres ... Geoffroy rêvait aux conquêtes d’Alexandre sans pour autant négliger l’approche très diplomatique de ses voisins...

 Cependant il était en délicatesse avec Humbold, le puissant seigneur-abbé de Vauchassis qui avait associé son fief au Comte par un acte de pariage

 Il avait bien essayé de s’attacher Milon du Plessis . Mais ce dernier à l’ombre du

Moustier, lié par son mariage au château de Bussey , était fidèle à Garnier.

 Geoffroy de Chaaz et Garnier de Bussey auraient donc fort à faire et devraient

dissimuler leur grand projet. Ces années dernières , l’un et l’autre avaient fait le siège de l’évêché afin de tirer à soi quelque avantage.

De part et d’autre les dons avaient afflué .

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L’Abbaye Saint-Loup mesurait, en les comparant, les mérites de ceux qui prétendaient à la suprématie de leur fief . On s’y réjouissait de cette sourde lutte d’influence . Le Père Roland, prieur du château y avait ses relais et ses entrées . Il laissait entendre au frère Guitere, abbé de cette grande maison qu’il ne perdrait rien si, par décision de Monseigneur et qui sait ?

sous la haute autorité du Saint-Père , Bussey devenait paroisse à part entière.

 « Depuis que vous avez dit votre intention de donner à Saint-Loup, avec les bénéfices de l’église, l’usage de vos bois, de vos pâtures et des terres que votre frère Messire Guerri a acquis de Messire Ponce de Fontvannes, l’Aheurté se démène comme un diable qu’il est .

Mon avis serait d’avancer un peu plus notre demande et de faire valoir nos raisons...Voilà que s’annoncent les Foires Froides . Ne serait-il pas bon, Messire , de frotter un peu ces jeunes cervelles à tout ce monde qui vient chez nous ? Et ne serait-ce pas l’occasion de renouveler notre provision de vin de messe en revenant par le Mont-Gueux. Car on honore bien mal notre Seigneur en lui servant la piquette de Bussey ... Et aussi, ne pourrions nous demander audience à Monseigneur de Pougy, évêque de Troyes à propos de notre affaire ? N’y a-t-il pas dans son chapitre un vôtre cousin, presque un frère , qui pourrait ... ? »

Garnier se tourna vers son prieur et souriant :

 « Vous avez la tête politique , Père Roland. Ne songeriez-vous pas à cette belle curedont vous seriez l’officiant, aux mules brodées qui vous tiendraient les pieds au chaud ? C’est dit . Dans une semaine c’est retour de fête chez ceux de Chaaz. Nous ne pouvons leur faire affront bien que nous ayons pâti de leurs mauvaises manières . De leur vinaigre. Et nos jouvenceaux ont encore en mémoire leur courte honte ... Mais enfin ce ne sont pas des Sarrazins. Tous ne sont pas à l’image de leur maître . Certains d’entre eux sont nos parents . Mauvais voisinage vaut mieux que vilaines empoignades .

- On n’a pas peur . On est prêt à les rencontrer les fils de ...»

 Garnier interrompit Pierre à Guillaume, jeune coq monté sur ses ergots .

 « Paix . Laisse à ton seigneur le soin de déclarer les guerres . Vous leur ferez bonne figure ».

 Puis se tournant vers le Père Roland :

- « Dissimuler c’est bien mentir un peu . Mais n’est-ce pas l’un des secrets de la diplomatie ? Et nous saurons être bons diplomates. Bien qu’il s’agisse d’une expédition longue et coûteuse , nous irons à la foire et au pressoir . Nous rendrons hommage à Monseigneur en priant Dieu qu’il nous entende. Si je sens que notre affaire s’avance, Père Roland, je vous achèterai ces belles mules à quelque juif venu de Cordoue ».

 

Sur le chemin de Troyes

Il avait fallu de longs pourparlers avant de fixer la date du voyage .

On ferait étape à l’abbaye Saint-Pierre de Montier-la-Celle .

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Octobre était toujours chargé . Certains n’avaient pas encore fini de déchaumer et les moutons paissaient les éteules . D’autres finissaient à peine le triple labour qui précédait les semailles du blé. Et il fallait compter aussi avec les Saints qui gouvernaient le temps mais aussi les activités humaines...

- « Père Roland , n’avez vous pas parmi vos grimoires, quelque calendar qui puisse

nous éclairer ? »

- Nul besoin, Sire Garnier ! J’ai tout en tête et pense pouvoir donner satisfaction aux buveurs , aux valets et aux maîtres . Partons après la Saint-Denis . Les premiers jours des Foires Froides seront tout encombrés et nous nous y perdrions. Prenons notre temps ... »

La cour du château était sens dessus-dessous . Le jour était venu. On avait attelé des boeufs à deux charrettes où s’entassaient les valets . Sur leurs lourds chevaux de trait. Garnier, son fils Joceran, Gauthier qu’il voulait à ses côtés et ses écuyers, ouvraient la marche. La mule du père Roland trottinait à la suite aux côtés de la monture de la demoiselle Anne . Fermant la cohorte, comme les chiens d’une joyeuse meute, une demi-douzaine de grands gaillards, les mêmes qui s’étaient fait si bien rosser quelques jours plus tôt, allaient et venaient, courant, se chamaillant , rigolant à tout et à rien.

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Le chemin de Troyes montait dur la pente de Chaud-Midi , à travers la lande, sous le soleil d’un été qui s’attardait. La brume avait entouré le départ mais déjà elle se dissipait, révélant la verte vallée de Saint-Bernard .

Garnier pouvait considérer son fief . Comme une ponctuation, les toits de chaume formaient de petites agglomérations séparées par les prés et les vergers. Au sud, Plessis-les-Chaaz , niché sur les deux berges du large ruisseau, autour du Moustiers, à l’ombre des ailes de son moulin planté sur la colline.

Le Quart-Four - il y avait un petit four banal où les paysans pauvres cuisaient leur pain - le Quart-Four marquait le départ de la traverse qui menait à Chennegy par les riches bois de Bussey.

Enfin, dominé par le donjon , au bas de la chapelle et du cimetière, le long des rues qui conduisaient l’une au moulin de Cliquat, l’autre par-delà le gué, le coeur du village.

On devait traverser la forêt qui était comme une frontière entre les terres de Bussey et celles de Ville-Cerf, à l’ouest de Messon. De là, la plaine s’étendait jusqu’à la couronne de Saints qui protégeaient la grande ville : Saint-Maur, Saint-Luc, Sainte-Savine, Saint André, Saint-Julien ; et par delà la Seine , Pont Sainte-Marie . Les chemins étaient nombreux qui sillonnaient les terres fertiles. Alors, on évitait l’ancienne grande voie des Sénonnes qui conduisait à Sens et le hameau de la Grange au Retz , de mauvaise réputation.

On y arrêtait les voyageurs. On les rançonnait .

Certains qui avaient voulu résister y avaient laissé leur vie.

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Le seigneur des lieux était si redouté dans le pays qu’il suffisait de prononcer son

nom pour inspirer la terreur. On connaissait les raccourcis qui permettraient d’être rendu avant la nuit, car , au pas lourd des lourds attelages, il faudrait dix bonnes heures de marche. À gauche on distinguait les petits enclos de vignes qui montaient à l’assaut de la colline du Mont-Gueux . Sur la droite, à l’horizon , s’étendaient les grands espaces boisés qui ne faisaient qu’un entre les

terres du Comté et la châtellerie de Chaource . Forêt peuplée de loups, si profonde qu’un homme pouvait y errer des jours durant sans en trouver la fin et mourir de désespérance .

La caravane avançait lentement , faisant parfois un écart d’une demi-lieue afin que les chariots ne s’embourbent pas dans des terres marécageuses alentour des crots où les villageois faisaient rouir le chanvre de leurs chènevières.

En fin d’après midi , on arriva sur les terres fertiles de la riche abbaye Saint-Pierre de Montier-la-Celle .

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Fondée par Saint-Frobert elle avait acquis une grande réputation depuis

que Saint-Bernard qui s’y était retiré avant de fonder Clairvaux. Garnier y avait là un neveu et savait y trouver le gîte et le couvert avant d’aborder la ville . Il pensait que ce serait aussi l’occasion de glisser deux mots à l’abbé qui avait, disait-on, l’oreille de Monseigneur de Pougy. La cloche sonnait vêpres . Chacun s’agenouilla dévotement dans la nef . Le seigneur et sa dame s’étaient joints au Père Abbé dans les stalles de chênes , assis sur les miséricordes ornées de figures grimaçantes. Au terme d’une journée fatigante , bercés par le chant monocorde des moines, les Bussetons n’étaient déjà plus à l’office de louange et de supplication célébré pour la sanctification du temps : ils rêvaient des rues encombrées, des étalages de marchandises venues de Flandres ou d’Italie .

Les gourmands rêvaient oublies, nieules et échaudés...

L’aube s’était levée . Le brouillard , au dessus des proches Vannes , se résorbait en une fine rosée . Laudes à peine terminées, le Père Abbé n’avait pas pris d’autres précautions pour aborder directement le sujet qui amenait son hôte au palais épiscopal .

- « Seigneur Garnier , j’ai bien entendu vos raisons et vos souhaits . Je ne saurais moi même vous accompagner chez Monseigneur . Mais vous y avez un jeune frère qui s’est fait remarquer par sa dévotion comme par sa belle voix. Il a eu l’heur de plaire à notre Saint Évêque. Sans doute sera-t-il à ses côtés pour illustrer l’office .

Mes prières aidant, je ne doute pas que vous ne soyez entendu ».

Garnier n’en doutait pas lui non plus . Quelques jours auparavant il avait expédié à son frère - en réalité un sien cousin dont la famille lui était redevable - un courrier pour le prévenir de sa venue, afin qu’il préparât l’audience qu’il demandait à l’évêque.

- « Agissez avec toute la réserve voulue. Je ne demande rien d’autre qu’être reçu par Son Éminence afin de l’assurer de tous mes soins », avait-il fait écrire .

Il attendait beaucoup d’un entretien auquel il ne cessait de penser.

Monseigneur de Pougy, Monseigneur Manassès de Pougy avait été élu par un chapitre qui avait pesé sa foi et son mérite.

Et bien sûr sa prudence et ses relations si utiles en une époque si délicate.

Au début de la décennie, Henri II , comte de Champagne avait pris contre Philippe , son propre grand-père, le parti du Comte de Flandre dans une brouille intestine au royaume. Manassès tenait à distance égale le comte et le souverain, limitant sa précautionneuse politique à veiller sur sa bonne ville et la moralité de ses ouailles. Ainsi il avait chassé du cloître du chapitre les créatures qui s’y livraient à une honteuse prostitution. D’autant plus honteuse que les moines de Saint-Loup , les jeunes bien sûr , succombaient trop aisément aux charmes qu’elles vendaient sans vergogne ... C’était là clientèle de choix .

Les dames appréciaient l’inexpérience et se faisaient volontiers institutrices .

« N’aie crainte , mon mignon, et relève tes cottes . Je ne te ferai aucune mauvaiseté . »

Ils rasaient les murs en regagnant leurs cellules, se promettant bien d’aller à confesse . Ne fallait-il pas craindre l’enfer à force de fréquenter le paradis. L’évêque n’avait pas tardé à mettre bon ordre à cette dissipation.

On louait une sagacité qui n’allait pas sans détermination. Le teint fleuri, la main

benoîte, il dissimulait sous la rondeur de la bonhomie, la solidité de ses ancêtres , seigneurs de Pougy, Marolles et autres lieux, ad majori Dei gloriam ...

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Il s’était rendu populaire auprès de ses vicaires lorsqu’il avait montré la fermeté de son caractère en s’opposant aux prétentions des religieuses de Notre-Dame aux Nonnains, les renvoyant à leurs oraisons sans autre forme de procès, mais les assistant chrétiennement lorsque le couvent avait failli disparaître dans les flammes , deux ans auparavant.

Depuis la vieille demeure épiscopale construite au flanc des quelques travées qui

restaient de la cathédrale de l’évêque Milon remontant à deux siècles, il considérait les vastes travaux entrepris par les bourgeois de la ville et par le comte après ce terrible incendie de 1188. Tous ces nouveaux canaux, ces remparts et ces portes ...

La Divine Providence lui permettrait-elle de commencer la construction de cette belle cathédrale dont il rêvait depuis qu’il avait prié sous les nouvelles voûtes de la primatiale Saint-Etienne à Sens ?

Depuis le début des foires il se devait d’honorer Saint-Rémy à l’église longtemps hors les murs dédiée au Saint-Évêque de Reims . Et de présider les messes aux quelles succèdaient rituellement les célébrations rue de la Pierre ou rue de la Petite Tannerie. Il y avait toujours grand concours de peuple . Il avait dû battre le rappel des chanoines, des curés et de leurs vicaires plus intéressés à leurs affaires qu’à leurs occupations pastorales .

La plupart , manquant de ressources , consacraient au commerce une bonne part de leur temps . Ils n’auraient pas renoncé aux bénéfices que promettaient ces miraculeux jours de foire pour une prédication ou une leçon de catéchisme. Il arrivait parfois au mourant d’attendre pour que lui fussent administrés les derniers sacrements.

Rude journée en perspective... Revêtu d’une douillette de futaine , Son Éminence

trempait de larges tranches de pain dans une soupe au vin qu’il affectionnait . Une goutte tomba sur l’étoffe blanche. D’un geste de la main il tenta de la faire disparaître , comme s’il essayait de gommer un souci qui l’obsédait depuis la veille. Ce courrier qu’il avait reçu du Sire Garnier de Bussey , cet entretien qu’il ne pouvait lui refuser, cela n’aurait rien été , si, dans le même moment, Geoffroy de Chaaz ne s’était manifesté.

Depuis plusieurs jours déjà il faisait le siège de ses chanoines, offrant à celui-ci « pour le chapitre » quelques aunes d’une belle étoffe de Damas , à celui-là « pour les messes de Son Éminence » quelques flacons d’un excellent vin de Lacrima Christi . Le premier sollicitait mais offrait peu . Le second se ruinait en offrandes et prétendait ne rien demander. Qu’espéraient-ils l’un et l’autre ?

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- « Méfiance songeait l’Évêque ... Ce Garnier... N’ai-je point ici quelqu’un de sa

parenté , ce jeune chanoine que l’on a eu la mauvaise idée de baptiser sous le prénom de Manassés ... qui a si belle voix ... et que , pour éviter une désagréable confusion , je fais appeler Manuel ...»

Il se fit encore servir un grand bol de soupe dans lequel il trempa des petites galettes que lui envoyait un obloyer de la rue aux Juifs, près le couvent des Cordeliers ...

- « Que l’on fasse venir le frère Manuel ... »

Il lampait avec délectation les craquantes oublies .

- « Mon ami, dit-il au jeune religieux qui s’inclinait , mon ami , admirez l’art de

Maître Gérard et comme ils sait sculpter ses petits gâteaux... Partagez avec nous le pêché de gourmandise . Goûtez ces oublies qui sont les meilleures de notre bonne ville. Ensuite nous nous donnerons mutuellement l’absolution. Entre nous ce n’est pas la gourmandise qui est pêché mortel. Mais bien la gloutonnerie . Ne partagez -vous pas mon avis ? »

- « Le démon de la gourmandise est un bien modeste serviteur de Satan qui ne saurait lutter avec la sainteté de Votre Eminence ...»

- « Vous êtes un flatteur , mais un homme d’esprit. Je veux savoir si vous êtes aussi homme de haute politique. Dites-moi... Approchez donc ! Parlez-moi de celui que vous nommez votre frère , ce Sire Garnier qui nous arrive de son fief de Bussey. Parlez sans retenue . »

- « En vérité, Éminence ... il est mon frère quoique ... d’autres disent mon cousin par sa femme Mélissende puisque ma mère ...»

- « Laissons cela qui m’embrouille l’esprit . Il est votre frère puisque nous le sommes tous . Dites moi seulement ce que c’est que ce Bussey dont on me rebat les oreilles depuis quelque temps …

Et cette Vallée de Chasse où, grâce à Dieu je ne me suis point encore crotté ».

- « C’est une fort belle contrée , Éminence, pour peu que l’on considère ses parages . Une large et magnifique vallée longue de trois lieues et qui débouche sur l’antique voie des Sénones. Elle est arrosée par le rû Saint-Bernard qui se jette dans la rivière Vanne d’où proviennent ces truites et ces saumons que l’on sert à Votre table ...Des acins du village , on voit la crête des montagnes qui le bordent , couronnées par les mille ramifications accidentées de la Forêt d’Othe où l’on m’a vu courre le renard et le cerf en mon plus jeune âge ...»

- « Quel verbe ! Quelle passion ! Le fleuve ! La montagne ! Les forêts ! Mais c’est là

un royaume que vous me contez Frère Manuel .

- Il est vrai qu’il m’est comme un royaume et beaucoup davantage . Un poète , un jour peut-être , le chantera mieux que moi ...

 

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- Revenons sur terre . Sur la bonne glèbe qui doit comme partout ailleurs coller aux

sabots pour fournir ses moissons . D’ailleurs il me semble bien que vous en traînez à la semelle de vos sandales . N’est-il pas vrai ?

- Il y a cependant bien longtemps que je n’ai pas couru par les chemins

de Chaud- Midi . Et je me languis de la lande des Blancs Chiens . Votre éminence pourrait m’y accompagner , et venir Elle aussi crotter ses chausses sur les terres qu’ Elle y possède ...»

Le jeune religieux , rose de confusion, levait vers Monseigneur de Pougy un regard

bleu, comme embué par une émotion que provoquaient ses souvenirs et son audace . La main de l’évêque s’était crispée .

Le gâteau rond qu’il s’apprêtait à tremper éclata sur l’aube blanche.

- « Que me chantez-vous là ? Mes terres ?

- Garnier, Son Eminence ne saurait l’avoir oublié , a concédé à l’église du

Bienheureux Jacques de Bussey le plein usage de ses bois et pâtures ; la Pointe pour la cultiver, et , auprès de l’église , les broussailles ceintes de fossé depuis la Porte des Munitions jusqu’au Plessis , et enfin la Métairie tenue par Horiouth et Robert ...

- Quel charivari ! Comment se retrouver dans tout cela !

- Sans compter le droit de moudre en ses moulins , et de décimer dans la culture de son domaine ...

- « Arrêtez ! Vous me taboulez la tête !

- Et encore un demi-muid de blé dans son terrage et deux setiers de froment sans

oublier quatre d’autres grains . Ce sont là bonnes mesures sonnantes et trébuchantes .

- Mais enfin , frère Manuel, arrêterez-vous ? Cesserez-vous de délirer . Que signifie

cette donation à une église quand l’église n’existe pas . Car , dois-je vous le rappeler, chapelle de château n’appelle pas paroisse ! »

Le jeune archidiacre tremblait. Il n’avait plus en face de lui le bonhomme qui l’avait

invité à partager sa soupe matinale . C’était , dominateur, le noble prélat , le gouverneur du diocèse, le juge . Pourtant il osa :

- « Il n’appartient qu’à Votre Éminence de le décider ...

- Décider ? Décider quoi ?

- Décider ... »

Il hoquetait

- « ut Ecclesia quae usque ad decim habuerit mancipé , super , se beat sacerdotem ...

- Quoi ? Vous parlez latin maintenant ...

- Mauvais latin... et je prie Votre Eminence de m’en excuser mais ... »

Le frère Manuel, semblait au bord du malaise ...Pourtant il continuait :

- « suffi decim anima quia facirem plebem . Bussey est bien plus que dix et n’a point d’église . Chaaz aura bientôt moins que dix de par la vilenie de son mauvais seigneur et de son mauvais prêtre . Et...»

Conscient d’une hardiesse qui frisait l’irrévérence il se jeta aux pieds de Monseigneur de Pougy . Un grand silence se fit . L’évêque se leva, brossa la robe sur laquelle s’attardaient quelques miettes.

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- « Relevez-vous mon fils . D’où tenez-vous , en bien mauvais latin, je vous

l’accorde, cette affirmation du concile de Tolède , qu’il suffit de dix âmes car dix font un peuple . Et qu’en conséquence ces dix fidèles doivent avoir une église et un prêtre ... Ainsi vous faites la leçon à votre Évêque ... C’est ce que nos Champenois appellent vaillantige ! Et quel avocat s’est trouvé là Sire Garnier de Bussey . Je ne vous en demandais pas tant ! Que pourrait-il me dire de plus ... ou m’offrir davantage ?»

Le jeune prélat s’était relevé, avait baisé l’anneau de la main qu’on lui tendait .

- « Monseigneur, ce n’est pas là ce que ... J’aurais dû vous dire la peine de vos

ouailles qui par tous les temps doivent aller par les chemins de boue, de neige, ou par le grand soleil, traverser un désert ouvert à tous les vents pour entendre la messe de Thuisy ; ou bien essuyer les quolibets des gens du Chaaz en leur église. Votre Éminence qui souffre de la souffrance de ses fidèles n’aurait pu alors m’accuser d’outrecuidance ... Il lui faut considérer que j’ai fait montre de grande vanité et me donner à faire pénitence...

- Vous ferez pénitence en n’assistant pas à l’audience que je donne ce tantôt à votre frère, cousin ou bien seigneur comme il vous plaira. Et vous irez dire une messe de vêpres en la rue de la Montée des Changes où l’on rencontre force juifs mais aussi force chrétiens aussi juifs que les enfants d’Israël ... Et n’oubliez pas de leur rappeler la parabole du riche , du chameau et du chas de l’aiguille. Cela vous fera penser à votre Bussey et à ce Chaaz qui l’obsède tant ...»

Et sur cette pirouette, Monseigneur de Pougy se retira afin de préparer cette longue journée de la Saint-Rémy.

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Les Bussetons aux Foires Froides

Les foires étaient installées de la Saint-Rémy à la veille de Noël.

 La ville était congestionnée, la foule pressée, les rues obstruées tant était grande l’affluence des marchands venus de Gênes et de Brabant, de Constance et de Lübeck , sans compter tous ceux du royaume de France , de Provence, de Limousin ou de Bourgogne .

Quelle foule ! Quelle presse autour des maisons dont la hauteur révélait l’abondance des marchandises que l’on y entreposait.

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Et encore ne pouvait-on pas deviner les celliers et les caves à plusieurs étages que les propriétaires louaient à usage de remises .

Vastes réserves qui recelaient des richesses et dont chaque jour on sortait ballots et tonneaux.

La ville corsetée dans ses murs, cernée de marécages au nord semblaient devoir éclater.

Il n’y avait guère que les vignes de Rachi, au bout de la Froce aux Juifs qui mît un peu de verdure , comme un poumon à la limite de la ville.

Tentes, tréteaux, éventaires, montaient à l’assaut du lacis des rues , des places et des cours , autour de Saint-Jean au Marché, de la rue de la Pierre à la rue des Anciennes Tanneries .

Rue de la Montée-aux-Changes , les changeurs de monnaie, assis sur leur banc pesaient l’argent et rendaient bons deniers de Troyes contre les pièces lombardes ou bataves, non sans prélever la part due à leur service.

Trois mois durant s’échangeraient les richesses de l’Europe et de de l’Orient :

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lainages d’Angleterre, drap et toile de Flandre, soieries d’Italie . Les Anglais vendaient de lalaine, les Flamands des draps et des toiles,les Allemands et autres gens du Nord des fourrures, les Italiens de somptueuses étoffes .Les cuirs venaient de Cordoue, les lames d’acier de Damas, les mousselines, les épices,les parfums qui font rêver les dames , de l’Orient mystérieux, par des routes longues et souvent périlleuses.

Les caravanes avaient suivi des itinéraires tracés depuis la haute antiquité. Les plus riches s’étaient assurées la protection d’hommes armés , grassement rémunérés, chargés de veiller sur les immenses richesses qu’ils accompagnaient .

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Cette agitation n’empêchait pas les artisans de vaquer à leurs occupations ordinaires .Dès l’aube , descendus de leurs étroits logements construits en encorbellement au-dessusdes boutiques , ils avaient largement ouvert les panneaux de bois qui les fermaient pour lanuit.

Les apprentis entamaient leur journée .

Grâce à Dieu autour de la Saint-Rémy les jours raccourcissent. La nuit tomberait vite et les libérerait de leur long office. Drapiers, épiciers , fileurs, gantiers, dinandiers, tous avaient leur atelier ouvert sur la rue. Les passants pouvaient les voir travailler .

Odeur des pâtés , harmonie des marteaux sur le cuivre ou sur le fer, couleurs vives des pierres que sertissaient les joailliers, tous les sens étaient en éveil dans cette cohue portée par le flux et le reflux qu’elle soulevait et contre lesquels elle ne pouvait lutter.

Des gardes des foires, diligentés par le Comte veillaient à l’ordre et donnaient la sanction de l’autorité comtale aux actes, aux transactions , épaulés par une armée de notaires , lieutenants et procureurs. Sergents à cheval, sergents à pieds surveillaient les rues et dans tous les cas , faisaient exécuter les sentences ou recouvrer les créances.

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Où loger tant de monde ? C’était là source de solides revenus pour les bourgeois de Troyes qui trouvaient à louer fort cher entrepôts, cours et logements.

On improvisait des baraques dans les murs et bien au delà des portes de Comparé ou de la Girouarde, jusque dans les champs . Au flanc du Palais Comtal, appuyé contre la belle église collégiale et s’étendant jusqu’au rû Cordé, l’Hôtel Dieu-Saint-Etienne accueillait en plus des malades, quelques marchands qui savaient se montrer généreux.

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Venus de loin parfois, ils se regroupaient aussi par nations autour des églises dont ils vénéraient les Saints. Grecs et Chypriotes tenaient à faire pèlerinage auprès

d’une Sainte-Hélène dont la béatification n’étonnait personne .

Hommage à sa beauté légendaire ? On disait que sa dépouille avait été transportée - miracle incontrôlable - depuis cette Asie Mineure où le beau Pâris l’avait emmenée à la grande colère de certains des dieux d’alors ...

Garnier avait donné quartier libre à ses gens .

Les garçons avaient franchi le grand marécage au milieu duquel s’élargissaient les Vannes puis, au delà des Faux-Fossés s’étaient engoufrés dans la ville par la porte du Beffroy

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et avaient gagné le quartier Saint- Jean en suivant la rue de la Monnaie

et la rue du Chaperon.

Ils n’avaient pas assez d’yeux pour voir, pas assez d’oreilles pour entendre .

Perdus dans la foule et son brouhaha ils se sentaient comme les bateaux d’écorce qu’ils faisaient naviguer entre les îlots de cresson de leur ruisseau familier , tâchant de se hisser pour mieux voir et pour mieux sentir aussi.

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Les narines palpitaient aux odeurs qui provenaient des rôtisseries . Ils faisaient rouler entre leurs doigts les quelques sols enfouis au fond de larges poches , précautionneux, un oeil devant, l’autre derrière.

On les avait tant mis en garde contre les voleurs et autres coupe-jarrets ,
qu’ils se tenaient l’un l’autre , ainsi que les aveugles . Ce n’était pas sans exciter les gamins de la ville qui se répandaient en quolibets à leur passage .
- « A-t-on vu autant de sangliers sortis de leurs tanière ! Man! Les peux ! Man! les
vilains ! Comme ils puent ! »
Gauthier qui protégeait la marche de Frère Gillon et de la demoiselle Anne en
compagnie de Pierre et Grégoire , les plus futés de la bande , fit s’envoler les mauvais bougres.
- « Vous n’avez pas honte . Tenez-vous droit ! Montrez vos poings au lieu de fouiller
dans vos braies . Et répondez toujours . Quand on te plique, tu répliques ! »
Ce n’étaient pas les riches éventaires qui attiraient le plus l’intérêt des passants.

Ici toutes les draperies. Là tous les objets de dinanderie où se mêlaient le cuivre , l’étain . Tout cela constituait un commerce qui n’était destiné qu’aux gros négociants .

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Mais il y avait , plus inquiétants , les étalages de marchands d’orviétan, avec leurs remèdes. Que de poudres de toutes couleurs dans des flacons scellés ! Que de fleurs et feuilles séchées ! Et ces dépouilles de vipères, de crapauds, de salamandres et autres dragons inconnus...

Et ces racines de mandragore que l’on disait nées de la semence des pendus et récoltées la nuit au risque d’être saisi par le guet ...
- «Gare ! Gare !» criaient les portefaix chargés comme des ânes !


- « A la fraîche, qui veut boire ? deux coups pour un liard ».

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C’était un vendeur d’eau chargé d’une outre en peau de chèvre et d’une tasse en
cuivre qui luisait au soleil.
Harponnant les badauds, une foule de petits marchands proposaient friandises et
petits pâtés. Un apothicaire offrait aux riches bourgeoises dragées, épices de chambre et fruits confits .

Un vendeur ambulant s’approcha du petit groupe :

« Oublies, oublies ! Elles sont bonnes mes oublies ! » Il portait autour du cou une corde sur laquelle étaient enfilés de gros beignets percés d’un trou .
- « Beau damoiseau n’offrirez-vous pas de mes belles oublies à votre demoiselle . Ce sont les meilleures entre Saint-Jean et Saint-Nicolas .

Y a d’l’amour dans mes gâteries !
Mon maître sait les poudres qu’il y faut mêler pour que les gars soient forts et les garces aimables » .
Et il ajoutait, malicieux :
- « Mangez-en , Messire , vous mourrez de plaisir !

Mangez-en, ma Belle, ça vous fera grossir ! »
Amusé par la volubilité des deux garçons , Gauthier tira sa bourse .
- « Je régale tout le monde proclama-t-il, et vous , gentille Anne, tout en premier » .
Rose de plaisir , Anne mordit dans le gâteau doré.

Les jeunes Bussetons trépignaient .
Que de choses ils auraient à conter à leurs compagnons qui étaient restés au village .
- « Prend garde, Gauthier . Voilà qu’on te vole » .

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Et c’était vrai ! La bourse à peine rangée dans la robe de l’écuyer s’envolait entre les mains d’un habile tire-laine .
" Au guet ! Au guet !" Hurlaient les deux marchands » .
Mais déjà, Gauthier suivi de Pierre et de Grégoire avaient pris le voleur en chasse.

Ce dernier connaissait les ruelles, les coins et les recoins, les cours et les passages. Il filait ,bousculant les passants, poursuivi par les trois jeunes gens qui enjambaient les bornes, renversaient les boutiques improvisées.

Ils le coincèrent au fond de l’impasse de la Froce aux Juifs . La foule qui les suivait lui aurait volontiers fait son affaire .

En ces temps de foires la ville n’était plus sûre . Tous ces étrangers ! Dans le sillage des marchands , un ramassis de gueux et de voleurs . Mais le guet arrivait . Les frappeurs de monnaie de la rue Boucherat avaient cessé leur tintamarre pour assister à l’arrestation.

Les apprentis profitaient de la pause et se pressaient au premier rang.

Le voleur était bon pour la justice du Comte.

Peut-être aurait-on la chance de le voir exposé au pilori , au coeur de la Halle.

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Les gamins qui braillaient plus fort que tout le monde ne manqueraient pas de lui jeter les épluchures et toutes les saletés qu’ils ramasseraient dans le ruisseau.
Gauthier avait récupéré sa bourse. On avait retrouvé la demoiselle en pleurs , aux
mains d’une demi-douzaine de matrones, des fortes-en-gueule qui la consolaient en
implorant tous les saints du paradis, promettant un châtiment exemplaire pour le malfaisant.
Décidément, pensaient Pierre et Grégoire, décidément, on ne s’ennuyait pas dans cette bonne ville de Troyes .

 

 

L’ambassade


Décidément, pensait Garnier , qu’accompagnaient le Père Roland et sa courte escorte,décidément il va s’agir d’être convaincant : noble , sans arrogance , déférent sans humilité.
Généreux, bien entendu, mais sans ostentation.
Ils avaient évité la ville et ses encombrement. Contournant les remparts de l’est, s’arrêtant à Notre-Dame en l’Isle le temps d’une prière , ils s’étaient présentés au palais épiscopal où l’attendait , un peu fébrile , son jeune cousin.

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" Mon beau neveu si cette ambassade parvient à convaincre Monseigneur, je vous en saurai gré, croyez-le . Car je ne suis pas un ingrat."
- Mon bel oncle , je ne vous cache pas que ce sera sans doute rude . On me dit que l’aheurté de Chaaz est dans les murs. Qu’il fait retraite es Ayres , sachant sans doute que Monseigneur à une dévotion particulière pour Saint-Martin et pensant le flatter par sesmauvaises prières ... Il aurait envoyé son curé accompagné de deux mules chargées de quelques présents afin de faire sa cour . Quant à moi , je ne saurais être admis à l’audience de Monseigneur. Je crains de l’avoir impatienté en voulant trop bien faire .
- Nous ne saurions nous commettre ainsi. Ce ne sont là que cajoleries infimes . Nous sommes Seigneur de Bussey et ne nous laisserons pas aller à ces bassesses. Allons, mon neveu, montrez-nous le chemin. »

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Par les cours et par les cloîtres , on parvenait à l’aula , une haute salle où se tenaient les assemblées majeures. L’endroit semblait devoir toujours résonner du bruit feutré des chasubles et des robes réunies lors des grandes cérémonies diocésaines.

Les murs étaient recouverts de tapisseries représentant Loup, le Saint-Évêque protecteur de la ville et Sainte-Geneviève s’arrêtant sur le plateau de Chapelle-Vallon à la rencontre d’Attila.

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Monsieur de Pougy accordait ses audiences privées dans sa chambre.

Les dimensions, de la vaste arche romane face aux fenêtres permettaient aux chanoines présents d’établir un certain cérémonial, gradué, parfaitement accordé à la qualité du solliciteur. Encadré par deux chanoines en robe brune et rochet de dentelle, la capa magna de laine violette largement éployée sur les bras d’une raide cathèdre , le camail bordé d’hermine boutonné haut car il était frileux en ce début d’automne, il avait renoncé à la crosse qui s’accommode mal du siège et qui, de toute façon, n’eût pas été appropriée à l’entretien.

Sur sa poitrine brillait la croix pectorale et à l’annulaire droit l’anneau pastoral qui disait sa fidélité à l’Église de Dieu . Dans une gloire évidente sa personne respirait néanmoins une sorte de bonté simple , celle que les princes doivent à leurs peuples.
Garnier s’agenouilla, imité par sa suite , baisa l’anneau

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- « Monseigneur, bénissez moi ainsi que mes compagnons . Vous avez devant vous les fils les plus respectueux, les plus soumis de tout votre diocèse, des montagnes de Bar aux marais de Pont, de la forêt d’Othe aux déserts d’Herbisse.
"Relevez-vous mon fils et dites moi plutôt ce qui vous amène à Troyes . Ne seraient-ce pas ces foires qui rassemblent tous les féaux de notre Seigneur Comte Henri le Second ?"
"Certes, Monseigneur , il y a grand intérêt à voir ces richesses étalées et tout ce commerce qui fait de notre comté le plus riche de France . Mais nous sommes pauvres et si nous venons à vous c’est pour que par votre intercession les populations de nos domaines
vivent mieux leur condition de paysans et de chrétiens..."
" Je crois savoir un peu de cela car votre supposé cousin nous a farci la tête de beaux discours . Mais où l’avez-vous caché "
Un chanoine se pencha vers lui.
- « C’est vrai ? Je lui ai dit cela ? Voyons ce n’était qu’irritation . Qu’on le fasse venir . Il serait dommage, Seigneur Garnier, que vous vous privassiez des services de ce talentueux jeune homme. Entrez bel avocat et faites pénitence . Ainsi vous ne parlerez pas.
Je vous ai trop entendu ce matin. Mais vous pourrez toujours glisser quelque argutie dans l’oreille de votre Seigneur.»
Garnier avait fait s’avancer le vieux Perrinault qui était de sa suite .

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" Monseigneur, nous ne récoltons pas sur nos pentes ces beaux deniers d’argent qui coulent comme ruisseaux tout à travers la ville. Et nous ne saurions vous offrir de ces ouvrages d’ivoire, de ces hanaps sertis de pierres rares, de ces escarcelles brodées que l’on voit aux éventaires des marchands d’Orient. Mais voici, avec votre permission, quelques pommotes de Bussey, quelques raisins qui ont mûri sur la paille de notre seigle et dont on dit qu’ils sont les meilleurs du pays. Ce sont dons de Dieu qui n’ont coûté que patience et peine des hommes."
"Et je les goûterai comme s’ils venaient du Paradis Terrestre. Maintenant dites moi ce que vous avez à me dire et que je crois savoir". »

L’évêque avait jeté un regard ironique en direction de Frère Manuel.
- « Monseigneur , mon beau neveu vous a rapporté longuement l’état de nos
domaines avec toute l’ ardeur de sa juvénilité . Trop longuement si j’ai compris Votre Éminence . »
L’évêque sourit. Le jeune chanoine rougit.

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  « Aussi je dirai à Votre Éminence, et sans plus barguigner , tout droit comme le font nos gens du Pays d’Othe, ce que nous attendons de Sa Grande Bonté . Puisque depuis vingt ans nos femmes nous ont fait de beaux enfants qui accroissent notre nombre et que malgré cela nos populations , par tous les temps, doivent se rendre loin de chez eux pour assister à la Sainte-Messe ... Puisque Bussey possède à l’ombre de son château , une chapelle qui pourrait devenir église sous la protection de Saint-Jacques . Puisque nous avons acoordé à Saint-Jacques tant et tant d’usages et bénéfices et que nous entendons donner Saint-Jacques de Bussey à Loup de Troyes ... Faites, Monseigneur, que Bussey deviennent enfin paroisse et son église prieuré de Saint-Loup.»

Un moine bénédictin , la tête couverte de sa coule sombre, s’était glissé dans la chambre . Il devait faire partie du premier cercle de Monseigneur de Pougy, car sans autreforme de procès, il s’approcha de lui et lui parla à l’oreille dans le plus grand silence . Puis il quitta la salle aussi discrètement qu’il y était entré . L’évêque s’était levé .
- Cela ne saurait être dit-il d’une voix forte . Seigneur Garnier, des gens à vous
attendent dans la cour . Ils auront des choses à vous dire . Quant à votre cause, laissons faire le temps . Il se pourrait qu’il travaillât pour vous.
L’audience était terminée . Garnier arrêté dans son propos quittait la salle à regrets. Que s’était-il passé ?

 

 

La rue des Peutes-Filles ...

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         Il y avait entre la rue Boucherat et l’Hôtel -Dieu Saint-Etienne , une ruelle qui allait se rétrécissant en une sorte de coude , presque une impasse,   connue des écoliers comme des  bourgeois , et dont les uns et les autres ne parlaient qu’à mots couverts . Là, dans chaque maison, une matrone veillait et régnait sur quelques filles. 

On disait la rue des Peutes-Filles .

Elles n’étaient pas toutes peutes. Il y en avait de gentillettes, de grasses et appétissantes, de longues et flexibles.   Les jeunes gens les plus délurés de la ville évoquaient entre eux,  avec gourmandise,   la rue des bourdaux . C’était problème de conscience pour le Comte . Fallait-il tolérer ce désordre ou bien appeler à un autre désordre en fulminant quelque interdit ?  Concernant la ville,  Monseigneur de Pougy  , qui n’avait pu  tolérer  pareil relâchement dans ses murs , inclinait à cette sagesse qui consiste à fermer les yeux . Le grand Thomas d’Aquin lui même n’avait-il pas prôné la tolérance précisant   même que l’on pouvait  accepter les fruits de ce commerce ? D’ailleurs, la prostitution ne scandalisait pas la population .  Permettre qu’un jouvenceau jetât sa gourme  était un gage de bonne santé pour les familles et de sécurité pour les pères de jouvencelles... Avec ce bon sens qui présidait à toutes ses décisions, Henry s’était rangé à ces sages raisons veillant cependant  au calme des lieux.

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         La rue des Peutes Filles restait donc sous l’étroit contrôle des  gens du guet  car les empoignades n’y étaient pas rares . Attroupements, querelles  d’écoliers,  dispute  entre la mère maquerelle et l’ ivrogne auquel elle refusait l’accès d’une maison honorable, cela n’allait jamais très loin. Ce jour là cependant devait rester gravé dans les mémoires .

          Au rez-de-chaussée  d’un hôtel dont la hauteur , les pans de bois garance ,  les vastes encorbellements disaient la prospérité , le Panier Fleuri était d’abord  un cabaret . On n’y entrait pas que pour boire . Le couloir  au fond de la salle menait vers les étuves  qui avaient un autre accès du côté de la rue Chaude . Dès le point du jour on y entendait l’appel du crieur : « les bains sont chauds ! C’est sans mentir ! » . bucey

 

          L’escalier qui montait aux étages de l’étroite maison conduisait également à d’autres plaisirs . Avec sa triple vocation, l’hôtel appartenait au  sieur Bertin Guignon . Bertin  et  Guigone,  sa vaste épouse formaient donc un couple  fort respecté de son  entourage. Le maître  accueillait une  clientèle gourmande de ces petits vins frais qu’il faisait revenir par tonneaux du Mont-Gueux , de Bouilly ,  ou  plus ensoleillés    de  Polisot, voire des Riceys. En sortant du jeu de paume qui commençait à faire fureur on venait s’y rafraîchir, non sans être passé aux étuves . Et si l’on avait encore un peu de force à dépenser ... La maîtresse régnait sur les étages . Elle savait distinguer le marchand du gentilhomme,  l’officier de l’imprimeur. Elle recevait chacun selon son rang,  avec une noblesse de port qui honorait ses hôtes . Elle  adaptait la largeur de son sourire, la profondeur de sa révérence,  au rang de son client.  On n’aurait su confondre le Panier Fleuri avec un quelconque bourdeau .

 

         Ce matin là , une petite troupe s’était présentée pour boire . On ne les connaissait pas . Ils n’étaient ni de la ville, ni des faubourgs. D’où pouvaient ils sortir avec leurs mauvaises chemises de chanvre, leurs cottes de laine brute, leurs chaperons de cuir ?  Les hommes puaient bien un peu mais le chef parlait haut et fort , signe incontestable de puissance devant lequel les époux Guignon avaient coutume de s’incliner . Bertin les servit lui même et les servit encore si bien que vers midi, ça gueulait fort dans la salle basse du Panier Fleuri.  Monté sur une table un des soudards beuglait à qui voulait l’entendre

  " En descendant de Torvilliers par une  peute fut accolé..."

         Un grand gaillard s’amusait à broyer  d’une main de fer les gobelets vides que l’on ne remplissait pas assez vite à son gré .

         - « Sang de Dieu  ! À boire, ou par la mâle mort j’en fait autant à l’aubergiste !»

         Celui qui semblait être le lieutenant de ces gens malfamés  s’était éclipsé depuis un certain temps lorsque soudain, venus du premier étage , on entendit des cris pendant que l’on voyait une fille demi-nue dévaler l’escalier :

 

         - « Gros cochon ! Sanglier du diable ! Graine de pilori  ! Retourne au fumier du   bourdeau  des Tanneries ! Oust ! Ordure qui traîne l’ordure  ! Madame ! Madame ! »

         Et la fille  se jetait dans les bras de Madame Guigone , lui murmurant quelques mots à l’oreille  .

         Dans son état ordinaire,  la dame Guignon en imposait à sa clientèle . En colère , son envergure, et plus encore si cela était possible, son regard  impressionnait . Elle se planta au bas de l’escalier qu’un homme descendait en se réajustant .

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         - « De quel trou punais es-tu sorti à ta naissance  ?  Ma maison est respectable . Dis à ta mauvaise troupe de quitter  les lieux et retourne-t-en  à la fosse à merde qui te  sert de logis.

         -  Sais-tu , manante à qui tu parles ? »

         Il tentait de la bousculer , de franchir l’imposante masse  de chair . Mais la Guigone était bâtie à chaux et à sable . Une forteresse  capable de résister à un régiment .

         - « Je parle à un porc lubrique, à un ribaud vérolé par le vice qui va sortir de chez moi dans  l’instant  . 

         -  Vilaine bordelière  ! Je suis Robert et neveu de Sire Geoffroy de Chaaz  et le fais savoir à tous en ce lieu. Place  ! À moi mes compagnons ! 

         -   Au guet ! Au guet ! »

         Le bonhomme Bertin  battant le pavé de la Rue des Peutes Filles , suivi de sa maison,  servantes, garçons d’étuves rameutés, filles échappées  des étages , Dame Guigone en tête ,  appelait à l’aide .

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         L’échauffourée qui avait suivi  avait nécessité des renforts . Enivrés de vin et de colère - on avait osé tenir tête à leur chef, au neveu de cet Aheurté que tout le monde redoutait -  les hommes de Robert se battaient comme des bêtes . Le Chevalier du Guet au quartier Saint-Jacques mandaté par le Prévôt  s’était déplacé en personne  Sous la conduite des dizainiers, les hommes d’armes assistés des hommes de pourpoint armés de bâtons et de maillets de fer avaient refoulé les malotrus  sans ménagement.  Le calme avait été long à revenir dans cette rue, certes   consacrée à Bacchus et à  Vénus, mais  qui jamais n’avait connu pareil débordement.

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         Les gens de Chaaz  arrêtés,   on ne vit pas  se glisser l’un des leurs  , pas plus que  l’on ne remarquait un moine bénédictin qui assistait à la bataille rangée parmi  la foule, la tête dissimulée sous une goule de couleur sombre. Le premier filait à toutes jambes  , franchissait  bientôt le Pont-Ferré  puis  le Ru aux Cailles ,    vers  Saint-Marin-es-Ayres.  

         Le second,  pressant à peine le pas  prenait la direction de l’évêché.

 

 

et le grand tumulte qui s’en suivit...

 

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Renault de Chaaz  - on le disait bâtard de Geoffroy -  galopait vers le faubourg Saint-Jacques. Il franchissait l’arche du Pont Ferré , le pont à poutres  sur le Rû aux Cailles , et dix autres de ces ruisseaux qui faisaient ressembler la ville à une petite Venise . Il arrivait enfin     à Saint-Martin es-Ayres où il savait trouver son maître . Las il n’y était pas , ayant interrompu sa retraite disait  le frère tourier, pour faire   pénitence  de quelque péché, véniel sans doute, au cloître Saint-Etienne .

         Renault reprenait à l’envers tout le chemin qu’il avait parcouru . Devant la collégiale, il reconnut l’un des compagnons du seigneur de Chaaz. 

         - « Not’maître  ? Où qu’il est not’ maître  ? 

               - C’est pas ici que tu l’trouveras, bâtard . Je dois l’y attendre .

Il est bien rentré là-dedans mais je l’ai vu ressortir par la petite porte du transept.

Pas vu, pas pris ... M’étonnerait pas qu’il soit parti faire quelque fredaine 

à l’Hôtel Saint-Vincent. dit que l’aubergiste est ben accueillante ...»

         Aussi vite qu’il le pouvait encore , Renault  remontait la rue Notre-Dame 

et s’engouffrait dans l’allée pavée qui donnait accès à l’Hôtel Saint-Vincent .

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- « Qu’est ce qu’il charche , le beau merle  ? » lança la matrone qui lavait le sol à force de seaux de lait chu    .

         -  Sire Geoffroy ! Vite ! Il faut appeler sire Geoffroy de Chaaz ! Qu’on le prévienne que  Renault est porteur de graves nouvelles  ...

         -    Je ne crois pas qu’on puisse l’interrompre dans ses activités  parce qu’un blanc-bec a la fièvre  ! »  La bonne femme rigolait tout en frottant le sol .

 

         - « Ton sire Geoffroy fais suer le matelas en bonne compagnie  ! Mais tu peux monter si tu l’oses ! »

                 Rouge de confusion mais plus déterminé que jamais , Renault grimpait

dans  les étages . D’une chambre montait un bruit confus .

Pas exactement une conversation . Renault heurta du poing la porte de chêne .

         - « Sire Geoffroy ! Sire Geoffroy ! C’est Renault ... oui Renault ... Il faut venir ..

         -    Qu’est-ce que tu veux , bâtard du diable  ?  

         -   Sire Geoffroy ... C’est sire Robert et vos hommes. Le guet les  conduit en ce moment jusque la prévôté à cause des noises avec une putain ...

         -  Qu’est-ce que tu me chantes là oiseau de malheur » .

         La porte s’ouvrit .  Geoffroy était une sorte de géant . Il saisit le garçon par le col .

         - « Parle .

         - « C’est au Panier Fleuri que ça s’est passé. Il y a eu grand tumulte .

Les tenanciers ont appelé le guet . Et comme nos gens étaient fin saouls, ça n’a rien arrangé . Du renfort est venu ... le Chevalier du guet en personne.

Et maintenant ils sont sous bonne garde, sauf moi que je me suis ensauvé .

          -   Ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Inutile de  traiter avec les gens du guet qui sont  bornés , couillons et compagnie . De ce pas je  vais m’adresser à qui de droit .

Marche devant. Je te rejoins. Nous allons nous plaindre  à Monseigneur   de la façon dont on traite de bons chrétiens  . Il aura reçu nos présents .

Il sait qui est Geoffroy de Chaaz , et qu’il n’est   point ladre .»

         Pendant ce temps , Monseigneur de Pougy apprenait à connaître celui qui s’apprêtait à le solliciter . Par le carreau de la salle,  il découvrait  sa cour   en pleine effervescence .   Garnier   avait retrouvé ses gens sous les tilleuls.

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Pendant qu’il s’entretenait avec  Monseigneur de Pougy, ils avaient bâdé tout à travers la ville, de Saint-Jean à la porte de Comporté, du Palais Comtal à la Massacrerie . Revenant vers Saint-Pierre ils étaient passé alentour de l’Hôtel Dieu le Comte où l’on jasait fort . Il s’en était passé de belles à deux pas de là  ! Quelle agitation !  La nouvelle  de l’empoignade  avait vite fait le tour de la ville.

Chacun y allait de son commentaire . Les sangliers du Pays d’Othe  ! Ils n’avaient que mauvaises manières. Individus de sac et  de corde, ils ne respectaient rien, ni personne .

On racontait comment ils avaient saccagé  la taverne de Maître Bertin,  bousculé sa femme , violé les filles pourtant bien accueillantes. Bref  dévasté une maison honorable et de bon service... Cela dépassait en violence  tout ce qu’on pouvait imaginer .

         - « Même aux dernières rogations , disaient les femmes , c’était pas pire , quante les écoliers ont  voulu s’emparer de  la Chair Salée et qu’ils ont étrillé les chanoines de Saint-Loup !»

         Et l’on se rappelait le scandale  provoqué l’an passé par l’armée des jeunes gens  qui s’en étaient pris au   monstre ailé, couronné de fleurs . Comme à son habitude , à la grande joie des Troyens, il  parcourait la ville, s’arrêtant,  de station en station .

Le curé de Saint Pantaléon avait refusé qu’on le fit  pénétrer  sur le parvis de son église . Battant le rappel d’une jeunesse toujours prête au tumulte , il  en avait jeté la horde à l’assaut de l’aimable dragon, dispersant les bons chanoines de Saint-Loup qui l’avaient tiré de sa réserve, et affirmant qu’il ferait brûler ce témoin du paganisme d’autrefois .  

         Et cette année, c’était bien autre chose . Des étrangers, venus de ce Pays d’Othe lointain et mystérieux , semaient la discorde chez d’ honnêtes  commerçants.

         - «  Faut pas dire le Pays d’Othe  ! »  Perrinault  s’offusquait d’être considéré comme moins que rien ! »

         Le père Roland mettait les choses au point , car tout un attroupement considérait la délégation de Bussey d’un oeil réprobateur .

         - « Tu as raison , mon bon Perrinault, et ce ne sont pas quelques brebis galeuses qui  représentent   le gros du troupeau. Nous autres, de Bussey, nous sommes d’Othe e

t cependant bonnes gens  qui ne se livrent pas à de mauvaises actions. »

          Guillaume opinait  ainsi que  Marceau  et frère Gillon.  Les gars  Thibault, Tristan , Pierre et Grégoire  ne perdaient pas une bouchée  des propos qu’échangeaient leurs pères et leurs oncles . Mais cela les confortait dans l’idée qu’ils avaient des peûtes bêtes  de Chaaz ainsi qu’ils désignaient ceux qui les avaient rossés.  

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Gauthier avait entraîné Anne en dehors du cercle . « N’écoutez pas,  gentille Anne. Ce qui s’est passé avec les hommes de l’Aheurté est une mauvaiseté  que vous ne sauriez comprendre , vous si honnête  et si  douce  ».

         Le Seigneur Garnier tenait conférence avec le Père Roland . Il réfléchissait.

Finalement , ce tapage   n’était pas une si mauvaise chose . Il s’agissait de ne point aller trop vite mais pourtant de saisir une occasion inespérée  : l’image de Geoffroy de Chaaz risquait d’être bien écornée . Comment en profiter pour faire avancer nos propres affaires?  

Il  fit venir son neveu .

         - « Frère Manuel . Nos gens s’en retournent  sous la conduite de Gauthier . Ils  retrouveront leurs attelages à Montier-la-Celle et , demain matin  gagneront directement Bussey, sans passer par le Mont-Gueux . Ainsi l’ai je décidé. Tant pis pour votre  réserve de vin de messe, Père Roland. Nous aviserons à un  autre moment . Frère Manuel tâchez de faire savoir à Monseigneur que nous sommes à sa disposition , que  nous logerons le Père et moi,   ses humbles serviteurs,  à l’annexe de l’Hôtel du Lion Noir où je sais trouver une place. Il m’étonnerait fort qu’il ne cherchât pas à nous  revoir » .

troyes

 

La fin d’un grand seigneur

bucey

 

         Avant d’être Monseigneur de Pougy, l’évêque de Troyes était un grand seigneur . Il en avait   l’humeur et la prestance lorsqu’il devait s’imposer à quelque vassal qui le  sollicitait . Sa crosse, quoique de plomb vulgaire , avait la majesté d’un attribut de métal précieux lorsqu’il en frappait le sol. Geoffroy de Chaaz devrait  tout à l’heure en éprouver la force.

         On l’avait fait attendre sans plus de ménagements que s’il se fût agi de quelque maigre vicaire aux prises avec son curé. Lorsqu’on le fit enfin venir dans l’aula, la salle des audiences , il fut pénétré de  la grandeur de son Éminence . Si l’évêque avait  voulu  se montrer dans toute la magnificence de sa fonction, il y avait réussi.  Sous un dais frappé de ses armes , enveloppé dans un manteau de laine violette doublée de soie, coiffé de la mitre afin d’imposer encore plus la gravité de sa présence, il siégeait sur la cathèdre surélevée, entouré de son clergé en vêtement d’apparat. Ce n’était plus le prélat débonnaire en  douillette de futaine  blanche, amusé par le jeune clerc qui avait plaidé la veille pour les manants de Bussey.

         - « Ainsi , dit-il d’une voix à peine perceptible, ainsi, le glorieux seigneur de ... Au fait , d’où nous vient-il ? Et que nous veut-il ? »

         Il s’adressait au plus jeune de son entourage, au frère Manuel dont il se rappelait la fougueuse plaidoirie.

         - « Le sire Geoffroy tient le fief de Chaaz et vous a offert cette belle étoffe de  Damas et ce vin d’Italie ...»

         - « Il m’en souvient , et que j’ai fait porter  tout cela aux Hospices... Et pour quelles raisons m’a-t-il demandé cette audience ? »

          Geoffroy s’était avancé dans une profonde révérence .

        - «  Son  Éminence me pardonnera cette audace lorsque je lui aurai dit de quelle façon  les bourgeois de Troyes ont traité mes vassaux ... »

         La crosse de l’évêque s’abattit sur le sol. Il tonnait.

      - « Pour de l’audace , c’est de l’audace ! Ainsi le Seigneur de  Chaaz est sorti de sa porcelière pour venir semer le trouble chez les bons bourgeois de notre bonne ville. Quelle  audace et quelle vilennie  !»

         - « Monseigneur ! Monseigneur ! Je sais que l’on médit de moi alors que je suis aux pieds de Votre Éminence ...»

         -« Paix ! Ce ne sont point des contes que l’on m’a confiés . Mais   belle et bonne prudence afin que les paroissiens de Chaaz ne   perdent pas leur âme dans le sillage de leur mauvais et luxurieux maître . Quand on porte la débauche avec soi, c’est que le vice est ancré sur ses terres .  Frère Manuel, mettez vous à ce pupitre et écrivez».

bucey

         Durant un long silence , Monseigneur de Pougy s’était penché à droite, puis à gauche, comme s’il recueillait de ses coadjuteurs un avis, une approbation.

         Et il dicta :

         -« A Garnier, Seigneur de Bussey en son fief, nous disons combien   nous avons apprécié les humbles fruits récoltés dans ses vergers et dans ses vignes. Et aussi comme nous  avons prêté l’oreille aux raisons ici exposées par son bon cousin   , notre frère Manuel . Tous ces bois, toutes ces terres qui nous ont été cédés , nous les remettons volontiers à l’ Abbaye de Saint-Loup  afin d’en jouir, à charge pour l’Abbé d’en accorder les usages aux paroissiens de Bussey . Car prions le Souverain Pontife en Sa Sainte Sapience de réunir,  s’il lui plaît, et  nous appuyons cette union de notre humble voix, la chapelle de Chaaz à l’église de Bussey , désormais prieuré de Saint-Loup et  ainsi  paroisse   pleine et entière ».

         L’évêque fit un signe à son chancelier qui scella le parchemin de cire rouge

         Puis s’étant   levé, il se tourna vers son secrétaire:

         - « Vous ferez tenir copie de ce courrier à notre frère Garnier ainsi qu’au au curé de Chaaz afin qu’il en avise ses ouailles. L’audience est terminée» .

          À l’exception de son secrétaire et d’un moine bénédictin qui s’était tenu derrière lui tout au long de l’audience ses gens s’étaient retirés .  Monseigneur de Pougy allait  de  sa cathèdre au carreau de  la salle donnant sur le jardin . Il ne voyait   plus rien d’autre sous les tilleuls de la cour que le manège habituel des allées et venues. Voilà bien un quart d’heure qu’il n’avait prononcé un mot . On pouvait lire sur son visage d’habitude  avenant, dans son regard soudain  couleur d’acier une froide colère .  Le moine    n’avait pas bougé de place . C’était lui qui avait  assisté aux désordres de la rue des Peutes Filles . Il semblait attendre   que l’évêque se manifestât par un geste, une parole .

bucey

         - « Frère Anselme , je ne doute pas de ce que vous m’avez rapporté .  C’est bien grave. Cela va peser lourd dans  une décision que je dois prendre . Mais je n’aime pas agir sous la contrainte , encore moins  sous la pression d’un événement  aussi médiocre que celui-ci. Frère Anselme, dites -moi, n’avez vous pas été de cette délégation que votre Abbaye de Solesme avait adressée à Rome  l’an passé ? 

         -   Nous avions eu le grand honneur d’être bénis par le Saint-Père... 

         -   Mais encore . N’aviez vous pas quelque sollicitation à transmettre  ? Que vous avait semblé  de  la manière dont le Saint-Père recevait vos doléances ?   Il se pourrait que nous mêmes ...  

         -  Je suis trop humble serviteur de l’Église pour  en juger ... Cependant j’avais été frappé par l’attention que notre Pape Clément prêtait à notre requête. Mais depuis cette ambassade  il a passé.  Troisième du nom , Innocent   lui a succédé .

         -  Et qu’en dit-on à Solesme ? L’on sait que votre abbé a de grandes oreilles ...

         -  On  dit  Sa Sainteté   fort occupé à lutter contre  toutes les hérésies et, malgré son grand âge, prêt à prêcher pour une nouvelle croisade  On dit que notre ordre serait appelé à le soutenir dans sa quête . Je m’apprête à repartir » .

         L’évêque semblait réfléchir profondément lorsque soudain  un étourdissement le saisit . On eut juste le temps d’approcher son fauteuil . Il avait porté sa main droite à sa poitrine .

         - « Dieu ! Comme mon cœur s’emballe . C’est comme une tenaille».

         Une sueur couvrait son visage . 

         Le frère Manuel se précipita vers la pièce adjacente où se tenait l’évêque coadjuteur, Monsieur de Plancy. 

            - « Monseigneur ! Monseigneur !»

         - « Ce n’est pas encore l’heure ...   Frère Anselme approchez . Ce seront peut-être mes dernières instructions.  Vous avez été témoin de ce  que je prie le Souverain Pontife. Ce n’est certes qu’un grain de sable  au regard de toutes les affaires de la chrétienté . Mais il n’est si petite chose qui ne pèse dans un moment comme celui-ci  . Je me sens si faible ...   Frère Anselme...  Puisque vous êtes de nouveau sur le chemin de Rome , soyez porteur du dernier  souhait d’un indigne serviteur de l’Église... Monsieur de Plancy vous demandera de le rédiger dans les formes qu’exige  le respect dû au Saint Père . Je m’en vais partir avec pour dernière image celle de ces pauvres gens privés d’une paroisse, dans le vent et la froidure du désert s’il veulent aller prier Dieu... Que Sa Sainteté se penche sur le sort des humbles...

         Dans un souffle on entendit : 

bucey

         - « Poeniteo, Domine » .

 

         Monsieur de Plancy toucha d’un léger signe de croix les yeux, la bouche du mourant  Agenouillés les trois religieux  prononcèrent le Requiescat in pace. 

                                                                                                                  

 

 

Un diplomate prudent et efficace   

 

         Loïce de Plancy tâchait de réunir tous les fils d’une situation que rien ne laissait prévoir une heure auparavant. Le coadjuteur était un esprit froid . Il avait été le chancelier de la Comtesse de Champagne. Lors de  son court passage  au Palais des Comtes il avait acquis un sens aigu de la prudence en même temps que le goût pour l’efficacité . En l’occurrence il ne fallait pas que le second soit freiné par le premier . Il ne fallait pas non plus qu’un  trop de précautions  entravent les décisions importantes qu’il lui fallait prendre sur le moment . Il ne doutait pas d’une chose : il était le successeur naturel de Monseigneur de Pougy . Il importait donc que ses premières décisions portent la marque de son caractère.

bucey

         « - Frère Manuel et vous, Frère Anselme, vous êtes  chargés d’une mission . Vous portez      les dernières volontés de Notre Saint Évêque , que Dieu l’accueille en Sa Maison . Elles sont sacrées. C’est en grand secret, que vous  verrez le Sire de Bucey.    Présentement, il espère  quelque signe avant de rejoindre son fief . Faites le sans retard avec discernement.

         Mais nous ne pouvons oublier que cette disparition  intervient au plus mauvais  moment   .  Les Foires sont à peine engagées et de gros intérêts sont en jeu . Je dois en tenir compte . Aussi je vous demande  de taire la mort de Monseigneur . Avec moi, vous êtes les seuls à la connaître .

         Frère Anselme, vous étiez près de Monseigneur en compagnie de deux autres frères     de Solesmes . Je sais pouvoir compter sur eux comme sur vous même. « Discretio » n’est-elle pas la première règle de votre communauté?

         Avant de regagner votre abbaye, puis Rome où vous appelle cette nouvelle mission, vous vous chargerez avec eux de la dépouille mortelle . Cette nuit vous vous ferez aider en cette tâche par des hommes à moi . Ils savent la crypte où déposer le corps . J’ai besoin de trois jours . Considérez, cher frère que vous êtes dès lors dans la nuit de tombeau.

         Quant à vous frère Manuel, je vous garde  près de moi. Un bon secrétaire a besoin d’un bon maître . Restez dans mon sillage, à portée de ma voix, comme un autre moi-même . Et silencieux » .  

bucey

          La dissimulation n’est pas le mensonge , pensait le coadjuteur en se dirigeant à grands pas vers le Palais du Comte . Pas de suite pour l’accompagner . Seul son secrétaire , comme son ombre . La nuit tombait . La Cité bruissait encore de toutes ses activités .

         Il avait fait clore les accès aux appartement de l’évêque expliquant :

         « Monsieur de  Pougy s’en est allé avec une petite escorte et a souhaité que l’on ne sache pas son départ .   Un sien parent , qu’il aime fort, et dont la santé le préoccupe  l’appelle à son chevet . Il ne pouvait s’y dérober . Pougy est à huit lieues . Il y serait  rendu tard dans la nuit . Il enverrait un courrier.»

         La nouvelle avait vite tourné . Il fallait que ce fût assez grave pour que Monseigneur s’absentât ainsi en pleines foires .  Déjà l’on priait pour ce parent  qui  troublait, au delà de l’évêché,  la belle ordonnance de la cité .

         Monsieur de Plancy évita la poterne toujours gardée et les grands degrés qui donnaient accès à la salle  des réceptions . Il traversa la Collègiale Saint-Etienne accolée au palais,  puis une petite cour intérieure et pénétra dans les appartements privés par une porte dérobée. On voyait encore les traces de l’incendie qui avait ravagé certaines partie de l’édifice pendant  l’été 1188 de sinistre mémoire . Mais les travaux rondement menés avaient vite permis au Comte de retrouver sa maison.

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         Henri, deuxième du nom, futur roi de Jérusalem , était parti pour la Terre Sainte après l’assemblée qui s’était tenue en juillet à Vézelay  . Il avait laissé à son frère Thibault le gouvernement du comté de Champagne . Un homme jeune et valeureux.  Il ne put dissimuler son étonnement à la vue du prélat.

         -« Il faut que vous m’apportiez quelque grave nouvelle pour que son éminence ne l’ait pas confiée au porteur habituel . Que me vaut cette visite qui me réjouit fort, car depuis que vous avez quitté la chancellerie vous vous faites bien rare , Monseigneur » .

         -« Hélas, Messire, c’est une bien triste nouvelle que je viens vous apprendre et que je ne pouvais confier à quiconque . Monsieur de Pougy n’est plus . Il a passé voilà moins de trois heures. Dieu aie son âme  et me tienne en Sa Sainte Garde car me voilà, son humble serviteur , les épaules lourdement chargées ».

bercenay

 

         En quelques mots  le nouvel évêque conta les circonstances d’une  mort aussi rapide qu’inattendue .

         - « J’ai donné ordre de tenir tout cela secret . Le temps de préparer la cérémonie avec toute la pompe désirée. Ce sera un grand concours de peuple dans la ville qui risque de mal s’accorder avec le mouvement ordinaire des foires . ..»

         -Monsieur  de Pougy a-il laissé quelque instruction ? Et pourrais-je vous aider à respecter ses dernières volontés ?

         - La plus grande simplicité , Messire , devrait être de mise . Vous le connaissiez bien et ne saurez être surpris par le dernier vœu qu’il a formulé . Peu de chose en vérité, mais sans doute périlleux dans  sa réalisation» .

         Le nouvel évêque , en quelques mots, dit les derniers moments du prélat, et comme il avait insisté à propos de  certaines dispositions concernant un petit fief , à quelques lieues de là.

         - « Maigre fief , en vérité , à l’écart des grands chemin . Modestes doléances . Néanmoins, il faut en référer au Saint-Père qui seul peut confirmer   une décision qui concerne le diocèse.

         - Le Saint-Père ? Rome ? Et pour quelle  haute  résolution  pareille ambassade ?»

         - Frère Manuel , rapportez nous   dans le détail la modicité de l’affaire mais aussi  pourquoi elle ne se peut résoudre   qu’au terme d’un long voyage» .

         Le jeune moine s’appliqua sans mots superflus. Mais   la passion l’animait . Thibault de Champagne n’y fut pas insensible ...

bucey

 

         -« Que de provinces ! Que de fleuves ! Que de montagnes ! Par les chemin d’un hiver qui déjà s’annonce .  Que de périls pour satisfaire aux vœux des plus insignifiants de vos sujets. Mais ce sont aussi là les dernières volontés d’un Prince de l’Église . Il faut nous y contraindre ... Et qui seront  les ambassadeurs d’une si noble cause  ?

         - Il y faut quelqu’un de confiance. Le frère Anselme, de la communauté de Solesme , a été désigné . Je souhaiterais qu’il ne voyageât pas seul . Peut être un  chevalier qui prendrait l’apparence bénigne d’un moine  mais qui saurait déceler les périls du chemin.

         -Sans doute . D’abord, je veux connaître ce Garnier dont le nom me dit quelque chose. Faites en sorte qu’il se rende au Palais» .

            L’audience était terminée . Monseigneur Loïce de Plancy regagna son évêché aussi discrètement qu’il l’avait quitté.  

                                                              

 

Le retour

bucey

    Autant que la petite troupe rentrant au bercail, le Père Rolland était bien marri .

On ne passerait pas par le Mont-Gueux. Et les jeunes traînaient les pieds , regrettant la foule et tous les petits plaisirs qu’elle distillait . Le temps était maussade autant que leur humeur .

         Garnier, attendant le bon vouloir de l’évêque dont il ignorait la mort, était resté  dans la grande ville , ne gardant près de lui que Guillaume et quelques hommes d’armes.

         Un méchant petit vent venu de l’ouest rabattait les feuilles que déjà perdaient les hauts peupliers bordant les Viennes.  La pluie menaçait. On passa rapidement les masures de la Rivière-de-Corps . Gauthier avait décidé que l’on prendrait un chemin plus direct qu’à l’aller. Accompagné de quelques solides gaillards,

il ne voulait pas croire que ceux de laGrange-au-Rez leur feraient de mauvaises façons.

La plaine de Troyes s’étendaient largement .D’abord les éteules de petites parcelles déjà labourées .

bucey

Puis les immenses terres de parcours où l’on voyait de loin en loin, un troupeau de moutons paissant l’herbe rase. Parfois la craie paraissait sous la maigre  couverture de terre grise. Ce n’est pas là que l’on aurait planté les riches vergers de Bucey , et ces jardins florissants des Roises, où la terre était si grasse qu’on en aurait mangé...  En revanche , un paradis pour  les poseurs de collets . On voyaient des lapins  courir d’un terrier à l’autre. De grands rouquins de lièvres bondissaient à l’approche de la troupe.  Des compagnies de perdrix rouges   s’envolaient frrittt... frittt... en cacahant.

         À main droite s’élevaient les hauteurs du Mont-Gueux . Les quelques arpents  de vigne qui annonçaient un village caché dans la verdure avaient bonne réputation : on en tirait un vin frais qui, si l’on ajoutait quelques grains d’orge dans les jarres , se mettait à mousser au point que parfois, elles en éclataient. On racontait que les gros marchands de Troyes en faisaient venir qu’ils entreposaient dans  des caves creusées du côté des Hauts-Clos. En hiver, leurs ouvriers les remplissaient de neige. Ainsi aux mois les plus chauds de l’année on buvait frais dans les belles maisons à encorbellement  .

Le Père Rolland disait que ce n’était pas là vin de messe raisonnable ... 

« Il vous ferait roter , Curé » ,  riait Perrinault , à la grande joie des gamins .

         - « Paix, mauvaise graine . Et vous Guillaume, qui êtes un homme fait, ne tentez pas ainsi des jouvenceaux irrévérencieux... Cela dit , il est bien vrai que  le seul vin qui puisse honorer la Sainte Messe est ce  Gamay d’un beau rubis qui m’attend chez Grégoire  Lassaigne».

         Comme accablé, le Père Rolland soupirait , songeant que sa réserve n’atteindrait peut-être pas le bout de l’an ...   .   

          La côte qui montait au village était rude ,  la terre rare, les moissons maigres. Quelle pauvreté … Ce n’étaient pas quelques tonneaux  qui pouvaient nourrir ceux qui la cultivaient.

-                     « Pourquoi le Mont-Gueux ?" interrogeait Tristan 

" Parce que seuls des  gueux peuvent vivre sur une montagne ouverte à tous les vents plaisantait Thibault.. Dites nous, Perrinault, vous qui connaissez les histoires"

           -"Autrefois, il y a de cela des temps et des temps, la grande plaine de Troyes s’étendait jusque Saint-Liébault. C’était une montée régulière, sans accroc et on voyait de tous les côtés   jusqu’à l’horizon. Un désert gris , venteux, où l’on ne s’aventurait guère. Et pourtant une belle voie conduisait jusque Sens, droit devant, que l’on disait datant des Romains. Nous y sommes . On devine encore  quelques belles pierres plates  qui en faisaient comme une avenue menant de l’Est vers l’Ouest.»

         C’était vrai.  Sur le chemin bombé , crayeux ,  on discernait parfois quelques dalles isolées ou se chevauchant à demi . C’était maintenant une voie cahoteuse. En maints endroits, un profond fossé creusé par les pluies obligeait à un détour . Ailleurs , des buissons colonisaient les bas côtés jusqu’à la réduire à un simple trotton.

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         - « C’est par cette route que le grand Saint Benoît a porté sa parole jusque par chez nous . En témoigne Saint-Benoît sur la Vanne ou il passa de Bourgogne en Champagne

et Saint-Benoît sur la Seine . Il n’alla pas plus loin . Sans cesse il faisait le chemin dans un sens et dans l’autre , toujours à la recherche d’un lieu ou fonder un monastère. Sortant des marais de la Vanne , ou de ceux de la Seine , il  devait décrotter ses sandales , ce qu’il faisait toujours au même endroit . Bientôt il s’aperçut que toute cette boue crayeuse accumulée s’entassait, s’entassait, jusqu’à faire une montagne .  C’est là dit-il un signe du Seigneur .

C’est là que je fonderai mon monastère  .

         Il voulait choisir une éminence , ainsi qu’il l’avait fait  loin de chez nous, entre Rome et Naples, au Mont Cassino.  Mais les gens de Champagne étaient ladres et jamais personne ne voulut lui céder ces terres sur lesquelles il avait essuyé ses chausses. Il plaida. On vit venir à lui les pauvres , ceux qui n’ayant rien n’avaient rien à donner, rien à perdre . Des pauvres. Des gueux . Ils le suivirent sur la montagne. Et personne ne put les en faire descendre . Ils mangèrent de l’herbe et de l’écorce et leur foi était telle qu’ils survécurent  donnant à l’endroit le nom qu’on lui connaît toujours : Le Mont-Gueux.

         -  Est-ce une vraie histoire  ? Et comment croire que c’est en se décrottant que l’on peut construire une montagne ?

         -  C’est ainsi qu’on me l’a dite et je n’y ai rien changé . Mais il faut avoir bien peu de foi pour mettre en doute les miracles que peut  accomplir Notre Seigneur !

         -  Ainsi demanda Grégoire, c’est à cause des méchants bourgeois de Troyes que nous n’avons pas un Saint Monastère entre chez nous et la cité  ? 

         - Sans doute . Mais j’ai ouï dire qu’avant sa mort il avait fait cette prédiction : « C’est entre Vanne et Seine , à deux lieues de la plaine ou furent arrêtées les hordes d’Attila , c’est là qu’un jour de grande espérance on construira la  maison  qui sera consacrée à l’observance de la règle » .

         -  Et alors, Perrinault ? 

         -  Et alors... Il faut croire que le temps n’en est pas encore venu...»

         En haut de la côte on s’enfonçait dans un bois touffu . La Grange au Retz  n’était plus loin . On ne parlait plus .  La mauvaise réputation du seigneur du lieu était présente à tous les esprits.  En tête, Garnier avait coiffé un heaume qui lui donnait une allure guerrière . À ses côtés, le Père Rolland montrait ostensiblement la croix pectorale qui disait son état.  Les hommes à cheval formaient autour de lui une masse qu’ils voulaient impressionnante . Venaient ensuite les chariots  et la bande des jeunes gens qui s’essayaient à une mine terrible.

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         Quelques masures bordaient la voie . Légèrement en retrait, dans la côte , une bâtisse  protégée par un mur de médiocre apparence : c’était donc ça le château de la Grange-au-Retz... Pas un chat . Des façades aveugles.

         Un quart de  lieue plus loin, tout le monde s’était remis à pépier, à rire , à se donner de grandes bourrades. Dans moins de trois heures on serait rendu . Bientôt on devina Fontvannes, qui faisaient comme un îlot de verdure autour de la Vanne. Après tant de grisaille , et alors qu’il était près de son coucher , le soleil semblait naître dans la rougeur  des nuages qui encombraient l’occident.

         Les gamins étaient partis en courant , dépassant chariots et cavaliers .

         - « Ils sentent l’avoine » riait le vieux Perrinault .

         Bientôt on vit leur petit groupe peiner dans la côte de la Morie , puis s’immobiliser . Le soleil était couché . Alors pourquoi les silhouettes se distinguaient-elles avec autant de netteté sur le ciel rouge derrière elles ?

         On hâta le pas et très vite chacun comprit : l’incendie faisait rage là-bas, au bout de Bussey, vers Plessis-les-Chaaz.

 

                                                                            

 

L’incendie de la maladrerie

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         Les pestes n’étaient qu’un très lointain souvenir . Assez vivace cependant pour que l’on songeât à s’en protéger . Aussi les Messieurs du Moustiers de Plessis-les-Chaaz, comme on les appelait,  avaient ils érigé une belle et haute croix au débouché du chemin de Troyes sur la voie des Romains  . Elle était dédiée à Saint-Roch qui , accompagné de son chien, avait toujours protégé les hommes et les animaux de toutes les maladies. L’endroit choisi ne devait rien au hasard. Les pestilences  venaient toujours de l’orient et de la ville .

         Les Messieurs du Moustiers vivaient dans leur grande bâtisse comme des ermites, protégés par Millon , un charitable  seigneur qui  leur avait remis entre autres biens, le moulin à vent du Gros-Verger, établi dans la côte , au dessus du finage . À charge pour eux d’en remettre partie des bénéfices à l’Abbaye de Saint-Loup. Moitié reclus , mais attentifs aux pauvres et aux malades,  solitaires , ils avaient établi une maison en forme de quadrilatère,  entre le chemin et le Rû Saint-Bernard . Le porche roman était toujours ouvert à ceux qui manquaient de pain , aux malades , aux éclopés. On ne leur demandait pas qui ils étaient, d’où ils venaient . C’était parfois quelqu’un du village,  vieux, abandonné . Mais aussi des passants anonymes qui restaient là le temps qui leur était nécessaire pour reprendre la route  de leur quête ou de quelque pèlerinage.

         Les gens de Chaaz  dont les pâtures jouxtaient les murs acceptaient mal  ces allées et venues. Ils avaient baptisé  l’hospitalière maison «la maladrerie»   l’accusant   de répandre tous les miasmes que devaient forcément porter les indigents ,   les miséreux, les vagabonds . Or, depuis le début de l’automne , les moutons s’étaient mis à boiter . Leurs ongles tombaient . Bref , il s’agissait bien d’une épidémie.  et il ne fallait pas chercher très loin pour savoir d’où elle provenait . On avait consulté la Marie des Roises :

bucey

 

         - « C’est le piétin. Tant que vos gueurlettes  auront les pattes dans  le marais autour du rû , j’y pourrai pas grand chose . Montez-les sur  les pâquis des  hauts ... »

         Les manants n’avaient rien voulu entendre .

         - « C’est sûr que c’est la faute de tous les stopiats , des teigneux, des pesteux.  N’y a qu’à brûler tout ça si on ne veut pas  que   nos ouailles  soient tous infectées  ...»

         L’idée avait fait son chemin dans la tête de deux ou trois demeurés .

         -« On va les faire réveiller par le coq rouge...» 

         Profitant de l’absence de Garnier et de ses hommes, ils avaient tout simplement mis le feu à la remise  où l’on entreposait  les   récoltes .   

À la première fumée signalée par le guetteur, la Dame avait fait sonner le tocsin . Tout ce qui était valide avait afflué au Plessis muni de seaux que l’on remplissait au rû et qu’on se passait de main en main .

         Découvrant le sinistre du haut de la Morie, Gauthier et les hommes à cheval  étaient partis à fond. À leur arrivée la grange n’était plus qu’un tas informe, fumant .   Dans les ruines on avait trouvé   Bazin-le-Vieux, celui de la Métairie qu’on acceptait là depuis qu’il s’était brisé la hanche .  On l’avait trouvé tout racorni par le feu au milieu de  ses bottes d’osier avec lequel, ne voulant pas être à la charge des Messieurs,  il fabriquait bannes et panières . Tout  humide encore ,  afin d’être souple sous la main, l’osier n’avait pas brûlé.

         - « C’est les peuts de Chaaz , grondaient les  compagnons de Gauthier . Faut leur rendre la monnaie de leur pièce . Y a qu’à brûler leur église pour leur apprendre » .

         Et déjà ils prenaient la direction  du village voisin . 

         - « Halte mes amis !»

         Le vieux Millon accouru ,  appuyé sur sa béquille découvrait la ruine fumante .  

         - « Qu’on ne se laisse pas emporter .  D’abord que l’on recouvre d’un drap le pauvre Bazin qui s’en est allé droit au ciel car il était brave homme. Ensuite il nous faudra attendre le retour de Messire Garnier  car si la vengeance est mauvaise chose, la justice doit passer.  Les manants de Chaaz sont au Sire Geoffroy. C’est à lui de répondre de l’incendie qui lèse ces Messieurs du Plessis ,  et les pauvres qu’ils accueillent.»

         Les Messieurs opinaient. Le supérieur de la communauté était un homme  sec,  vêtu d’un habit mi-laïc, mi religieux, avec son cordon de chanvre qui lui ceignait la taille . 

         - « Il faut, saisir au plus tôt Messire Abbé de Saint-Loup dont nous dépendons .  Il réunira le tribunal qui devra juger ces boutefeux, suppôts du démon. Mais il se pourrait que  ceux qui ont fourni  les torches se soient bien gardés de les allumer . Sire Millon  , comment avertirons nous Sire Garnier qui est l’hôte du comte et ne doit revenir ici de trois jours ?»

         Gauthier s’avança :

         - « Je m’en vais de ce pas au château rendre compte à  Dame Melissende . Si elle le veut , je partirai demain à l’aube  avec un seul compagnon  . Les valets d’écurie nous auront préparé des chevaux frais. Avec l’aide de Dieu , sans bagage, nous serons rendu à l’Hôtel du Lion Noir avant midi et pourrons dire à Messire Garnier ce qui s’est passé dans la nuit.» .

         Le jeune homme se doutait que cet acte criminel servirait les intérêts de son maître . Il avait compris que le seigneur de Bussey  avait  l’oreille de Monseigneur .  Décidément les affaires de Geoffroy de Chaaz risquaient d’aller bien mal  . 

         Ce qu’il  ne savait pas , c’est que Monseigneur de Pougy avait quitté ce monde le matin même et qu’il arriverait dans une cité sous le choc de cette disparition.

 

 

 

 

 

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